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Quelques mètres carrés

Comme tous les matins le voici, fidèle au rendez-vous, avec ceux qui vont « au pain » ou « au journal ». Il est là dans sa tenue d’employé municipal, le balai à la main et sa poubelle ambulante. Il connaît tous les coins et recoins de la rue, les mètres carrés qui lui sont affectés. Aussi est-il dénommé « technicien de surface ». Soucieux de la propreté et du travail bien fait. Il avance à son rythme, saluant les habitués qui le connaissent : « Bonne journée ! Pas trop froid ce matin ? »

La population matinale est différente de celle des après-midi déambulant dans le centre historique. Comme l’a écrit un de ses collègues cantonnier à Fribourg dans son livre Une rose et un balai il exerce un métier polyvalent. Tour à tour, il est photographe de couples de touristes pas familiers du selfie, bagagiste auprès d’une vieille dame avec sa lourde valise, employé de l’Office du Tourisme, prêt à orienter les personnes qui ne savent pas se servir d’un plan, éducateur qui sollicite jeunes et aussi adultes à utiliser les poubelles qui sont sous leurs yeux. Sur sa tenue d’employé aussi tu as utilisé les poubelles qui sont sous leurs yeux, ce satellite employé municipal, on verrait bien l’appellation : Ambassadeur de la ville.

Il vient de s’arrêter devant les panonceaux publicitaires le marchand de journaux. Son balai se faufile sous les gros titres où il est encore question des conflits en Irak et en Syrie. Le choc des photos le saisit. Il se dit qu’il n’est pas guerrier comme ces hommes brandissant un fusil. Il se sait décalé : son équipement serait bien dérisoire en temps de guerre. Il enlève mégots et papiers gras sur son terrain d’opération. Il se sent loin de ces villes, dévastées par la guerre, qui ne sont que champs de ruines. Même si en lui un « humanitaire » veille, il sait qu’il ne pourra jamais aller sur place participer à la reconstruction. Jusqu’à présent il n’a jamais entendu parler de « cantonniers sans frontières ».

Mon balayeur de service règne pour un temps sur les rues de la cité. C’est lui l’occupant des premières heures de la journée. Pacifique avec son balai, sur son fief, il ne soupçonne pas qu’il possède ainsi le monde, qu’il est le maître de ce royaume et qu’il lui sera demandé des comptes. Peut-être entendra-t-il Martin Luther King, parlant aux balayeurs noirs, au temps de l’apartheid : « Je reconnais que vous êtes un grand balayeur, le plus grand parce que vous avez fait votre travail pour embellir la face du monde. » Jusqu’au bout de son secteur pour le plaisir des yeux, ceux des riverains et des passants, mais aussi les siens, il poursuit son travail, grand maître en propreté dans les impasses, les rues, les caniveaux et sur les trottoirs. Il est responsable de ce coin du monde, pour qu’il soit agréable et beau. S’il le désertait, personne ne pourra y voir la trace de son passage.

Ce matin, mon pain sous le bras, je me faisais cette réflexion : « Quelle portion du monde m’est confiée, à moi aussi aujourd’hui, afin qu’elle puisse être éclat de bonheur et de joie pour les autres ? »


Michel AMALRIC
 
(re)publié: 01/10/2018