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Le canevas

Un ami, en maison de retraite, souhaitant parler de la mort et de sa foi en la résurrection, me racontait cette histoire symbolique.

"Je tiens, disait-il, dans ma main, un canevas de tapisserie. C’est un cadre de fils entrecroisés. On glisse des fils de couleur dans chacune des mailles de ce tissu. On risque de se décourager, de se tromper, de mal s’appliquer. C’est fastidieux car on a l’oeil sur le point que l’on travaille, mais on ne découvrira l’ensemble, le magnifique dessin qu’on a réalisé que lorsqu’il sera terminé. C’est à ce moment-là qu’il va exister pour de bon. Ce que j’ai accompli depuis longtemps est aussi présent que le dernier point que je viens de faire. Je le mets à la lumière, je prends du recul. Et je recueille, ravi, le fruit de ma patience et de mon application. Je ne peux rien y ajouter, ni retrancher ; la trame est achevée. Hélas ! les malfaçons sauteront aux yeux, mais les passages qui m’auront coûté le plus seront ma fierté.

Ce canevas, c’est ma vie. Je suis né avec un canevas vide. Il a fallu que je bâtisse mon histoire, point après point, jour après jour. À mesure que j’avance dans le temps, mes années passées s’estompent dans l’oubli. J’ai quelques projets pour l’avenir, mais c’est très flou. Je suis accaparé par le point que je brode actuellement. Aujourd’hui je ne saisis que l’instant présent qui, isolé, n’a pas grande signification. Un jour, à ma mort, je me trouverai à l’extrémité de ma toile ; je ne pourrai rien ajouter ni retrancher. Forcément, je prendrai du recul. Tout ce que j’aurai fait trouvera son sens, visionné à la lumière de Dieu. Les joies naïves de ma petite enfance se mêleront à mes travaux d’adulte et à la foi patiente de ma vieillesse. Je verrai d’un seul regard tout le film de mon existence.

Je serai ressuscité avec ma vie tout entière et tout ce qui l’a composée. Il y aura des fils de toutes les couleurs : les heures de joie, d’enthousiasme ; il y aura les fils noirs des heures de peine. Un dessin n’est pas monocolore : il a besoin de traits sombres qui lui donnent du relief. Mon canevas ne sera pas quelconque, il sera riche de ce que j’aurai vécu à l’intérieur de moi-même et en face de Dieu, avec mes proches et tous ceux rencontrés, même si pour l’instant je les ai oubliés."

Ce plaisir des retrouvailles futures est souvent exprimé. On ne se retrouvera pas en ne sachant pas quoi se raconter dans un monde immobile où il ne se passerait plus rien. On revivra ce qu’on aura vécu ensemble dans le concret de notre vie. La vie éternelle, c’est déjà maintenant en germe. Les gens disent : « Aller au ciel !… Oui, mais pas trop vite. » C’est faux. Le ciel, on le vit déjà, mais les yeux fermés. Vivons notre vie à plein, dans la foi et l’amour : à cette condition elle éclatera dans la lumière, à la clarté de Dieu. Ce que je tisse aujourd’hui, c’est ma propre vie et ma propre éternité.

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Michel AMALRIC

Prêtre du diocèse d’Albi, chargé de la communication.

(re)publié: 01/05/2014