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Mes démêlés avec l’Évangile
Seigneur, est-ce que tu nous connais bien ?

Seigneur, Tu le sais, si je m’insurge contre certains passages des évangiles, c’est parce que je ne comprends pas. Or quand on ne comprend pas, quand on ne sait rien ou pas grand chose de quelqu’un, il est difficile de s’intéresser à lui, difficile de l’aimer. Et plus il est loin, au physique ou au moral, moins il m’intéresse. Si j’apprends qu’un jeune de Toulon dont je connais la maman a eu un accident, ça m’émeut beaucoup plus que si c’est quelqu’un de Lille ou de Strasbourg où je ne connais personne. Alors pour la Chine, je ne te dis pas !

Or il y a un passage de St. Jean au ch.3 versets 7 à 15 qui m’étonne et qui m’inquiète même, et ce qui m’étonne et m’inquiète c’est ton étonnement Seigneur. A croire que pendant les 30 ans où Tu as vécu sur terre, Tu ne nous as pas bien observés. Tu devrais, me semble t-il mieux nous connaître et savoir que dans la plupart des cas, nous sommes indécrotablement enracinés dans la glaise. Des vrais boueux difficiles à soulever vers les choses d’en haut. Dans ce passage, Nicodème, qui est pourtant un intellectuel, un érudit, s’embourbe lamentablement, et Toi, avec une pointe d’humour charmante et sans doute, un petit sourire amusé, Tu lui dis : « Toi qui es chargé d’instruire Israël, tu ne connais pas ces choses là ? Si vous ne croyez pas lorsque je vous parle des choses de la terre, comment croirez-vous quand je vous parlerai des choses du ciel ! ».
Et bien je vais Te répondre, Seigneur. On fera comme on pourra, et ce ne sera sûrement pas glorieux. Mais personnellement, je ne me casse pas trop le bourrichon. Je pense que je comprendrai le moment venu quand je quitterai cette lourde terre pour te rejoindre. Du moins je l’espère !
Puis-je me permettre de Te rappeler les premiers chapitres de la Genèse. Qu’est-ce qu’on trouve ? Avec quoi avons-nous été pétris ? Le Seigneur Dieu modèle l’homme avec un peu de terre, un peu de poussière du sol. C’est écrit. Il y a aussi c’est vrai, un peu de souffle. C’est également écrit. Mais, prends une balance, et d’un coté Tu mets un peu de terre, et de l’autre un peu de souffle, et dis-moi de quel coté penche la balance... Faut être logique.
Mais il est vrai qu’en continuant ce passage de St. Jean, au verset 31 il te fait dire « Celui qui est de la terre est terrestre et il parle de façon terrestre ». Tu vois; toi-même, Tu en conviens. Tu le sais on est lourd. Tu nous invites quand même à passer, à dépasser ce stade et à croire « Celui qui vient du ciel et qui rend témoignage de ce qu’il a vu et entendu ».
D’accord, mais comprends le, Seigneur, ça n’est pas facile, ça ne peut pas nous venir naturellement. Pour les uns, ça pourra aller assez vite, et finalement tes Apôtres, avec l’aide de ton Esprit, s’y sont mis assez vite. Mais pour d’autres, dans mon genre, ce sera long, très long, et j’aimerais bien que tu aies de l’indulgence, de la patience, pour ceux qui cheminent pendant 80, 90 ans et plus, à tout petits pas.
Parce que Tu es venu sur terre, mais Tu n’y es pas resté longtemps, une trentaine d’années pas plus. Tu es parti en pleine force intellectuelle, physique, … La vieillesse, Tu n’as pas expérimenté. Alors laisse moi Te dire que la vieillesse est un temps assez pénible à vivre. Elle a de bons cotés, c’est vrai, on est disponible pour penser enfin à Toi, sans être dérangé, sans être stressé par le manque de temps, les multiples activités, les sollicitations des uns et des autres, on acquiert une certaine sérénité, une certaine sagesse, notre avenir est tout tracé, on va vers Toi, on le sait, sans savoir si ce sera court ou long ou très très long, mais on y va, ce qui est rassurant. Seulement, on se sent de plus en plus isolé, les forces déclinent et surtout, surtout, l’autonomie se perd et on devient étranger dans un monde qui nous paraît incompréhensible.
Je t’assure Seigneur, Tu as eu de la chance de partir si vite. Il est vrai que Toi, Tu n’avais pas besoin de beaucoup de temps pour rejoindre Ta maison.
Mais au fond qu’est ce que je raconte en disant que Tu ignores ce que la vieillesse a de pénible. Il suffit de lire St. Jean jusqu’au bout, au dernier chapitre, dans les derniers versets ! Tu as cette phrase, qui vient d’ailleurs à mon avis comme des cheveux sur la soupe par rapport au paragraphe précédent et par rapport au fait que Pierre n’est pas mort de vieillesse, mais elle est très révélatrice de Ta bonne observation de notre condition humaine, phrase que je résume ainsi : quand on est jeune, on agit de façon indépendante, quand on est vieux, ce sont les autres qui prennent des décisions pour nous.
Tu as mis le doigt sur ce qu’il y a sans doute, sans aucun doute de plus pénible dans la vieillesse.
Comme quoi Tu nous connais bien Seigneur, quoique j’en ai dit, Tu nous connais et par conséquent Tu peux nous aimer à fond, nous comprendre, et être miséricordieux. C’est ce que disent souvent tes liturgistes dans une oraison dont la formulation me fait toujours sourire par son petit côté chantage affectif, puéril et confiant tout à la fois.
La voila cette oraison : Seigneur, qui donne la preuve suprême de Ta puissance, lorsque Tu patientes et prends pitié sans Te lasser, accorde-nous Ta grâce : en nous hâtant vers les biens que Tu promets, nous parviendrons au bonheur du ciel.
Alors pourquoi m’inquiéter ?

 
 
 
Françoise REYNES
Laïque mariste
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