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L’impermanence

Sur l’autoroute vers Toulouse, ce matin-là, camions et voitures roulent, se doublent, clignotent, changent de direction. Les uns et les autres vont à leur travail ou à leur rendez-vous. Certains ont eu un réveil difficile, d’autres ont déjà programmé la journée dans leur tête. Il y a ceux qui ne pensent qu’à la charge du travail qu’ils vont reprendre, et ceux qui ne songent qu’ à l’heureuse rencontre, attendue depuis des jours.

Le flot de la circulation invite au vagabondage intérieur. Pourquoi aller et venir ? Pourquoi rouler ainsi ? Vers quoi ? Vers qui ? Le mot “impermanence” me vient à l’esprit. Quelques mois auparavant, un moine bouddhiste l’employait pour dire que rien n’est durable, que tout passe et meurt. Fort de cette approche je me mets à penser que tout ce qui anime les automobilistes, moi avec eux, est voué à la disparition. Serait-ce, aussi, que les mouvements du cœur, les amours, les amitiés tombent également sous le coup de « l’impermanence », de la non-durée ?

Pour le bouddhiste, la souffrance de l’homme vient de ce qu’il se laisse gagner par le désir constant de satisfaire ses besoins, et il perd ainsi sérénité et tranquillité. Faut-il donc faire taire en nous ce qui serait la source de notre accablement ? La rencontre d’un vieil ami à la retraite avait amorcé cette prise de conscience. Très actif il y a quelques années, voilà qu’il semble avoir oublié tout ce qu’il a fait. Il n’en parle même plus, comme si c’était déjà mort avec son propre vieillissement. Du même coup, il ne porte plus attention à ce que vit son visiteur en pleine activité.

Tout en arrivant au fatidique « bouchon à deux kilomètres », je suis partagé entre ce regard sur les tâches qui seraient impermanentes et l’exigence d’arriver à l’heure pour celles auxquelles je ne peux me dérober. À la sortie de l’autoroute, plus question de m’interroger. Dans les rues étroites, la circulation difficile retient toute mon attention.

Heureux feux rouges qui toutefois me laissent le loisir de faire revenir à ma mémoire le terme de “divertissement” cher à Pascal. De retour chez moi, j’ai le goût de relire quelques lignes de ses “Pensées“ : « L’unique bien des hommes consiste donc à être divertis de penser à leur condition ; par une occupation qui les en détourne, ou par quelque passion agréable et nouvelle qui les occupe, ou encore par le jeu, la chasse, quelque spectacle attachant, et enfin par ce qu’on appelle divertissement. »

Ce matin-là, voilà que la route et ses usagers m’ont conduit à cette réflexion. Elle devient pour moi exigence d’une quête de sens pour ce que je fais. Une parole du Christ résonne tout aussi fort : « Que servirait à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme ? »

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Michel AMALRIC

Prêtre du diocèse d’Albi, chargé de la communication.

(re)publié: 01/07/2014