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Études spécialisées
Un siècle d’exégèse du Pentateuque
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Nous remercions Olivier ARTUS de nous avoir autorisé à mettre en ligne, pour les visiteurs de PSN, les notes d’une intervention qu’il fit, le 10 mai 2005, pour les prêtres du diocèse de Créteil.
Dans les dernières 125 années, trois périodes successives peuvent être délimitées dans le recherche concernant le Pentateuque : Une période « stable », jusqu’en 1975 environ, où la théorie documentaire est censée rendre compte de manière exhaustive de l’histoire de la composition du texte. La perspective de cette théorie est uniquement diachronique. Sa perspective épistémologique est basée sur un présupposé non dit mais mis en œuvre : le plus ancien, le plus « vieux » est le plus vrai. La tâche de l’exégèse consiste donc à mettre au jour les « noyaux » traditionnels anciens, à partir desquels l’ensemble du texte biblique se serait déployé. Une période de déconstruction du modèle précédent, à partir de 1975 : l’accumulation des remarques critiques aboutit à la remise en cause totale de la théorie documentaire. Il faut remarquer que le corollaire méthodologique de cette critique est une plus grande attention à la dynamique synchronique du texte biblique, et donc à la théologie du texte canonique Une période de proposition de nouveaux modèles. C’est dans cette période que nous nous trouvons depuis 1995 environ. Les modèles proposés ont en commun de proposer une datation assez tardive de la composition du Pentateuque, insistant sur le caractère déterminant des rédactions post-exiliques. On pourrait ainsi remarquer, dans une formule facile, que la recherche exégétique concernant le Pentateuque a, en un siècle environ, inversé le rapport Écriture-Tradition. 1. DéfinitionsTradition / rédaction / composition
Documents / fragments / compléments
2. Histoire de la recherche avant 1975La théorie documentaire représente la systématisation effectuée à la fin du XIXème siècle, essentiellement par Julius WELLHAUSEN, d’un certain nombre d’observations littéraires accumulées depuis le XVIIIème siècle :
WELLHAUSEN propose le premier une théorie rendant compte de la composition de l’ensemble du Pentateuque. Pour cet auteur la croissance du texte passe par trois étapes principales :
Notons que Wellhausen n’a pas d’intérêt pour la période pré-littéraire.
La thèse de WELLHAUSEN va être reprise et complétée par les générations suivantes. Ce développement va s’effectuer dans deux directions : D’une part, une tentative d’affinement de la définition et de la délimitation des sources. Deuxième direction selon laquelle la recherche se développe, la tentative de reconstitution exhaustive de l’histoire de la composition du texte. Et cette tentative cherche à remonter en-deçà des traditions écrites, jusqu’aux traditions orales.
L’exposé de la thèse de NOTH est représentatif de ce que nous désignons brièvement sous le terme générique « Théorie documentaire » : M. NOTH tente tout d’abord de reconstituer l’histoire des traditions orales qui ont précédé la mise par écrit des documents : pour cet auteur, ces traditions ont été regroupées autour de cinq thèmes (il s’agit donc ici d’une théorie des fragments appliquée à la période orale, pré-littéraire) : deux thèmes primordiaux - la sortie d’Egypte et l’entrée en Canaan - puis la promesse faite aux patriarches, la conduite à travers le désert et la révélation au Sinaï. Ces thèmes sont à l’origine indépendants les uns des autres et ce sont des itinéraires, des généalogies qui les ont progressivement reliés les uns aux autres. Le thème de la conquête a, selon NOTH, disparu lors de la rédaction finale du Pentateuque.
Les traditions orales sont dans un second temps mises par écrit. Plusieurs documents sont distingués :
Résumons : La thèse et le projet de M. NOTH présupposent qu’il est possible de reconstituer de manière précise l’histoire des traditions dès le temps de l’Israël pré-monarchique qui précède leur mise par écrit.
3. La critique de la théorie documentaireDès 1938, la théorie documentaire reçoit des premiers coups de canif : RUDOLPH, en 1938, constatant que les éléments classiquement rassemblés sous la désignation « Elohiste » ne constituent pas une trame narrative continue et cohérente, en vient à nier l’indépendance et donc l’existence d’un Document élohiste. Par ailleurs, les « Credos » historiques (Dt 6,21ss; 26,5b ss; Jos 24,2b ss) qui étaient considérés comme les « noyaux anciens » des traditions orales font l’objet d’une nouvelle évaluation critique dont il résulte que le vocabulaire qu’ils utilisent les rapproche de la littérature deutéronomico-deutéronomiste - donc d’une époque beaucoup plus tardive. En outre ils font « l’impasse » sur l’histoire de Joseph. Troisième lieu de la critique de la théorie documentaire : la délimitation du document Yahviste : aucun consensus n’est possible concernant les limites de ce document. L’ensemble visé par les commentateurs à l’aide d’un même mot est un ensemble littéraire à contours variables. En outre, la datation du « document yahviste » fait l’objet d’appréciations variables. Ainsi Martin ROSE, dans Deuteronomist une Jahwist (1981) estime-t-il que Dt 1-3 est antérieur à J. Quatrième objet de critique : la reconstitution de l’Israël pré-monarchique. Les reconstitutions historiques et littéraires de NOTH et Von RAD apparaissent de plus en plus conjecturales. En particulier, NOTH et Von RAD avaient transposé dans l’Israël pré-monarchique une réalité politico-religieuse du monde grec : l’amphictyonie. Il s’agit d’une célébration cultuelle annuelle au cours de laquelle différentes villes réaffirment leur alliance. Une telle célébration aurait fourni le cadre d’une proclamation liturgique par les 12 tribus rassemblées des « credos historiques ». Un tel modèle ne fait en fait que plaquer sur l’Israël pré-monarchique un schéma grec extrinsèque à la culture sémitique de cette époque. Dernier objet de critique : la notion même de document. En effet, la théorie documentaire conclut à l’existence de documents débutant avec l’histoire des origines et se poursuivant jusqu’au livre des Nombres. Le développement des méthodes synchroniques de lecture des textes bibliques a cependant conduit à s’intéresser de plus en plus à la logique narrative des textes. Elle a fait apparaître la notion de document comme problématique : il existe en effet des césures narratives et thématiques manifestes dans le texte biblique : quel est le lien entre le cycle des origines (Gn 1-11) et l’histoire de patriarches (Gn 12-50) ? Comment expliquer le fait que le livre de l’Exode ne présuppose pas le contenu narratif de la Genèse ? Ajoutons, concernant la notion de document, que la datation et le lieu de production assignés aux différents documents sont incompatibles avec les données archéologiques récentes. Jérusalem ne dispose d’un développement culturel suffisant et compatible avec l’écriture qu’à partir du début du 7e siècle avant notre ère. Ces constats, ainsi qui les différentes critiques sus-mentionnées ont conduit à une remise en cause de la théorie documentaire et à la formulation de nouvelles hypothèses. 4. Nouvelles hypothèses4.1. R. RENDTORFF : L’hypothèse des unités majeures (fragments).A la théorie documentaire, R. RENDTORFF substitue une hypothèse basée sur la théorie des fragments. Constatant le peu de liens qui existent entre les différentes sous-unités narratives qui constituent le Tétrateuque, RENDTORFF en vient à émettre l’hypothèse que ces sous-unités ont d’abord constitué pendant longtemps des traditions écrites indépendantes avant d’être rassemblées. RENDTORFF renonce à reconstituer l’histoire des traditions depuis l’Israël pré-monarchique. Pour l’auteur, une telle tentative dépasse largement les capacités effectives de la critique littéraire. L’exégèse n’a accès qu’aux derniers stades - exiliques et post-exiliques - de la composition du Pentateuque. RENDTORFF distingue 6 unités majeures :
Ces unités transmises de façon indépendante auraient été « mises ensemble » pour la première fois par des auteurs deutéronomistes dont le souci historique se manifeste également dans la composition de l’histoire deutéronomiste "( Jos-2 Rois).
4.2. E. BLUM : le développement et la systématisation de l’hypothèse de RENDTORFF (compléments).E. BLUM va s’intéresser à la seconde partie de l’hypothèse de RENDTORFF : le processus de « mise ensemble » des grandes unités littéraires et de relectures successives qui aboutissent finalement au texte canonique du Pentateuque. BLUM distingue deux compositions successives (hypothèse des compléments) :
NB : KP n’a pas, pour Blum, d’existence indépendante : l’hypothèse de Blum est donc en contradiction avec les hypothèses (documentaires ou autres) qui concluent à l’existence d’une histoire sacerdotale Pg. Les hypothèses de BLUM et de RENDTORFF font droit à une observation que tout lecteur synchronique du Pentateuque peut faire : le dialogue de deux théologies principales (sacerdotale et non-sacerdotale) dans un même ensemble littéraire (exemple ci-dessus Nb 16,3 et Dt 14,2). Cependant, elles comportent trois aspects criticables :
5. Débats actuels : la « critique de la critique »5.1 Existence et délimitation d’un écrit sacerdotal ?L’hypothèse documentaire classique fixait le terminus ad quem de l’écrit sacerdotal dans le livre de Josué (Jos 18,1 - inclusion avec Gn 1, 28, verbe soumettre - ou 19,51 cf. N. Lohfink), intégrant ainsi à ce document le récit de passage du Jourdain. Des recherches récentes ont conduit à limiter l’ampleur de ce document, tout en maintenant son existence. Pour Th. POLA , la fin de Pg pourrait être fixée en Ex 40, avec la présence de la nuée au-dessus de la Demeure, qui fait écho à sa présence au Sinaï en Ex 24. Pour l’auteur, Nb 1-10 décrit un ordonnancement militaire d’Israël, ce qui contredit le pacifisme habituel de Pg. Quant aux récits de Nb 13-14; 16-17, ils contrarieraient la position de Pg selon laquelle l’homme ne peut s’opposer aux projets de son créateur. On pourrait rétorquer à cet argumentaire que les récits du livre des Nombres ont précisément pour objet de constituer des paradigmes de péché, de fautes volontaires. Par ailleurs, pour Pola, la demeure construite dans le désert en Pg est la réplique du Temple de Jérusalem, et non pas un sanctuaire transportable, comme celui auquel il est fait allusion en Nb. Les textes insistant sur la mobilité du sanctuaire seraient donc secondaires. Pour E. OTTO, la finale de Pg se situerait dès Ex 29. La perspective de Pg serait avant tout de légitimer le sacerdoce aaronide. Si cette thèse est exacte, pourquoi éliminer de Pg Lv 8-9 ? On pourrait envisager une fin de Pg en Lv 9,24. 5.2 Que signifie le terme « deutéronomiste » ?Le débat théologique caractéristique de la période post-exilique et reflété par les couches les plus tardives du Pentateuque a été défini comme un débat entre théologie sacerdotale et théologie « deutéronomico-deutéronomiste ». Mais que représente au juste ce dernier terme ? N. LOHFINK, dans un article au titre significatif « Gab es eine deuteronomistische Bewegung ? », s’étonne de l’usage large du terme deutéronomiste. Pour LOHFINK, l’utilisation de certains termes de vocabulaire également empruntés par le Deutéronome, ne constitue pas un élément suffisant pour caractériser un texte comme deutéronomiste. Il faut également s’interroger sur l’époque de sa rédaction, sur sa théologie. Il n’est pas impossible en particulier que certains textes tardifs présupposent le Deutéronome, comme faisant partie du patrimoine religieux commun d’Israël, y fassent référence, en utilisent certaines tournures, sans en refléter pour autant fidèlement la théologie. L’utilisation du qualificatif « deutéronomiste » requiert donc prudence et discernement. 5.3 Des thèses concurrentes ou contradictoires pour rendre compte des origines d’Israël : le lien problématique entre le livre de la Genèse et le livre de l’Exode.Le cycle de Jacob, comme l’a montré A. de PURY, est un mythe autonome des origines d’Israël. Ce mythe est à l’origine en concurrence avec les traditions de la sortie d’Egypte. Une conception « généalogique » des origines s’oppose à une conception « vocationnelle » (Moïse). La lecture d’Ez 33,24, montre qu’au temps de l’exil, une polémique naît entre la population demeurée en Judée, et se réclamant d’une compréhension généalogique d’Israël, et d’autre part les exilés. La question du lien entre la Genèse et le livre de l’Exode se pose donc. Selon certains auteurs , Ex 2-1 R 12 était au départ une légende rendant compte de l’origine et de la légitimité du Royaume du Nord. Elle aurait été transformée, après la chute de Jérusalem, en texte rendant compte des raisons de la chute de Juda. 5.4 Un nouveau modèle compositionnel : Otto et AchenbachLe livre des Nombres se situe depuis quelques années au centre de la recherche sur le Pentateuque. Classiquement attribué en grande partie à des auteurs sacerdotaux, et intégrant par ailleurs des récits supposés anciens (Nb 11, Nb 13-14), le livre semblerait refléter, pour des auteurs de plus en plus nombreux, la perspective de prêtres prenant progressivement le contrôle exclusif du Temple de Jérusalem. Plusieurs phases sont ainsi distinguées dans l’histoire du judaïsme post-exilique :
6. Enjeux méthodologiques et théologiques de la question concernant la composition du Pentatheuque : l’exemple de Gn 16.1 Remarques méthodologiques.1° Sur un plan méthodologique, nous pouvons remarquer combien la mise en oeuvre des méthodes synchroniques de lecture des textes bibliques a renouvelé la recherche concernant le Pentateuque. Ce sont ces méthodes qui ont conduit à s’interroger sur la logique narrative des textes, et qui ont manifesté les limites de la théorie documentaire. L’époque où l’abord du texte biblique du Pentateuque privilégiait la délimitation des documents J,E,D,P par rapport au texte canonique est donc close. Autrement dit, pour un texte comme Gn 1, il ne s’agit pas seulement de le considérer comme l’introduction d’un écrit sacerdotal qui prend fin dans l’Exode (ou dans Josué), mais de le situer comme début d’un ensemble synchronique cohérent : le cycle des Origines, mettant en « scène » le don inconditionné de Dieu et le refus ou la non-reconnaissance des hommes.
2° L’analyse diachronique des textes a des limites (prendre au sérieux les données de l’archéologie et la critique socio-historique) : le projet de M.NOTH outrepasse ses capacités. L’étude historico-critique des textes ne parvient que partiellement à reconstituer l’histoire de leur composition. Elle ne donne pas accès aux traditions orales. Elle a de plus des présupposés épistémologiques non explicites : en particulier la primauté du plus ancien. Au départ, la critique littéraire part à la recherche du noyau ancien et donc « authentique » de la Torah (cf. credos historiques) 3° Si la critique littéraire d’un texte débute par son étude synchronique - étude dont les apories peuvent renvoyer à une analyse diachronique, elle doit déboucher sur une critique théologique qui rende compte du texte non seulement comme superposition de strates dont la théologie diffère, mais aussi comme texte achevé, canonique. 6.2 Remarques théologiques.1° L’étude des textes montre combien les événements historiques sont déterminants dans la formulation de nouvelles théologies : loin de « déconstruire la foi », l’exégèse historico-critique manifeste le saut radical dans la foi que des générations de croyants ont eu à effectuer dans des circonstances historiques difficiles
2° La deuxième remarque concerne la pluralité diachronique et synchronique du texte biblique. Israël n’apporte pas une réponse univoque aux défis de l’histoire : la Torah constitue un texte de compromis où se dit néanmoins l’identité de la communauté judéenne. Autrement dit, la confession de Yahvé l’unique et l’appartenance à une même communauté est un facteur de rassemblement plus fort que les clivages théologiques qui apparaissent évidents après l’analyse du texte. La foi qui s’exprime dans ce récit n’apparaît pas comme un bloc monolithique, mais comme une foi en débat au sein d’une même communauté. 3° Retenons enfin, comme fruit de la recherche exégétique, l’inversion de rapport entre « Écriture et Tradition » à l’intérieur même de l’Écriture Sainte. Les textes les plus anciens n’apparaissent plus déterminants dans la formulation du texte canonique. Les traditions les plus récentes en font libre usage, ce qui annonce déjà la pratique ultérieure du midrash. Éléments bibliographiques
Olivier ARTUS
Prêtre du diocèse de Sens-Auxerre, professeur d’Écriture Sainte (Ancien Testament)à l’Institut Catholique de Paris, membre de la Commission Biblique Pontificale.
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Olivier ARTUS
Prêtre du diocèse de Sens-Auxerre, professeur d’Écriture Sainte (Ancien Testament)à l’Institut Catholique de Paris, membre de la Commission Biblique Pontificale.
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