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L’art de célébrer
Respecter les distances

Tout le monde a fait, un jour, l’expérience qu’il existait des différences de distance dans les rapports sociaux. La distance entre deux interlocuteurs n’est pas la même selon qu’il s’agit, par exemple, d’un commerçant et de son client, de deux amis qui se promènent ou d’un couple qui se fait des confidences. Dans le même ordre d’idée, on sait qu’une trop grande proximité avec un voisin, dans les transports en commun ou dans une salle d’attente, peut mettre mal à l’aise. Qu’en est-il dans la liturgie ?

Distance et proximité

Respecter les distances n’a rien à voir avec le fait d’être distant. Respecter les distances, c’est respecter l’autre et s’approcher de lui ou agir avec ou pour lui sans faire pression sur lui. Par exemple, si les chaises sont trop proches les unes des autres, les fidèles auront tendance à se disperser.

Par ailleurs, la sonorisation est délicate à manier. Elle est évidemment très utile pour que le chant ou la parole soient entendus. Mais elle peut devenir gênante, voire dangereuse, lorsque l’on ne tient pas compte des bonnes distances à respecter. Par un légitime souci d’efficacité ou de conviction, on risque, inconsciemment, de parler trop près du micro. On ferait alors pression sur l’auditoire en chantant, lisant, parlant ou priant avec trop d’insistance.

Célébrants, lecteurs, animateurs de chants doivent apprendre à se servir d’un micro : 5 centimètres pour la confidence, de 15 à 20 pour la communication, de 20 à 30 pour la proclamation. Faire pression, ce serait, par exemple, n’utiliser, durant toute une messe, que la distance de la confidence.

En fin de compte, le respect de la bonne distance concerne la nature même de la liturgie qui est action de l’assemblée comme église, et non spectacle avec podium pour tribun politique ou star de la chanson.

Si le président est continuellement à l’autel, il agit comme un animateur d’émission de radio ou de télévision.

La distance, au contraire, tant dans l’état d’esprit du président et dans ses comportements physiques que dans ses façons de communiquer, signifiera que le président n’est pas le propriétaire de la liturgie, mais son serviteur. Elle signifiera, d’autre part, que le vrai président n’est autre que le Christ invisible que le ministre ordonné représente sacramentellement.

Mime ou mémorial

Il s’agit toujours ici de distance, mais dans le temps, et très précisément de la distance qui sépare l’acte fondateur de son mémorial. Prenons un exemple.

Lors de la célébration de la Passion du Seigneur, le vendredi saint, dans une paroisse de ville, l’équipe liturgique avait décidé que les paroles de la foule, dans la lecture de la Passion, seraient prononcées par toute l’assemblée. Il est évident que les : « à mort ! à mort ! Crucifie-le ! » dits par quatre ou cinq cents personnes produisent un effet saisissant. Mais trop, sans doute, sauf si le chant donne aux paroles cette distance nécessaire par rapport à l’événement.

La célébration de la liturgie du vendredi saint n’est pas le mime de la Passion du Seigneur, elle en est le mémorial. Elle ne reproduit pas les faits historiques, mais les commémore pour fonder sur eux l’actualisation du salut qu’ils inaugurent. Donner à l’assemblée les cris de la foule de Jérusalem serait de l’ordre du jeu liturgique où l’on ferait jouer à cette assemblée actuelle le rôle de la foule historique qu’elle n’est pas. Il n’y aurait plus la juste distance entre les deux actes, l’historique et le liturgique. Cette absence de distance donnerait l’illusion « d’y être », mais gommerait deux mille ans et, par là, gommerait la vérité de notre relation au Christ mort mais ressuscité.

Cela dit, la proclamation du récit de la Passion peut bénéficier d’une certaine mise en scène : le prêtre dit les mots du Christ, pour le représenter et non pour prendre sa place historique; les lecteurs redisent les paroles des divers acteurs mais sans se faire passer pour Pierre ou Pilate ou les servantes; un groupe de personnes (tous les lecteurs ou le choeur de chant) peut exprimer les interventions sans donner l’illusion qu’on est en reportage. Telle est, semble-t-il, la distance que réclame l’acte liturgique. La liturgie de la Passion du Seigneur se distingue du chemin de croix et encore plus d’un jeu scénique.

On en dirait autant de la fraction du pain. Le prêtre qui romprait la grande hostie quand il dit à la consécration : « Il le rompit » voudrait manifester son désir de proximité avec le Christ. Mais la messe n’est pas le mime de la Cène, elle en est le mémorial (l’anamnèse).

Les quatre verbes du récit de l’Institution (prendre le pain, rendre grâce, rompre, donner) désignent quatre actions successives et non simultanées de Jésus à la Cène. Le fait de les dissocier à la messe dans l’acte de prendre à la présentation des dons, de rendre grâce à la Prière eucharistique, de rompre à la fraction du pain et donner à la communion, signifie qu’il s’agit d’une nouvelle action qui réalise ce que le Christ nous a dit de faire en mémoire de lui dans l’offrande du sacrifice eucharistique.

Dans le mime, la distance entre la Cène et l’eucharistie est annulée. Dans le mémorial, elle est prise en compte.

 
 
 
Centre National de Pastorale Liturgique
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