Contact Bulletin d'annonce (Newsletter) En résumé Plan du site
Le phare |  Les quais |  Le chantier naval |  L’église du village |  Le Club Mercator |  La place du village |  L’accastillage |  La plage | 
Le pont |  Le rocher |  Le large |  Le musée |  Le catamaran |  Le Bar de la Marine |  La capitainerie |  Les pontons | 
- Accueil - L’accastillage - Jean-Paul II
icône email Envoyer à un ami
 
Accueil de Port St Nicolas

Jean Paul II
Pape de 1979 à 2005

De la justice de chacun nait la paix pour tous Lettre encyclique Ecclesia De Eucharistia Lettre du pape Jean-Paul II aux artistes Lettre apostolique Novo Millenio Ineunte Le Progrès rapide

Lettre encyclique Redemptoris Missio
Sur la valeur permanente du précepte missionnaire.

Vénérés Frères, chers Fils,
Salut et Bénédiction apostolique !

Introduction

1. La mission du Christ Rédempteur, confiée à l’Eglise, est encore bien loin de son achèvement. Au terme du deuxième millénaire après sa venue, un regard d’ensemble porté sur l’humanité montre que cette mission en est encore à ses débuts et que nous devons nous engager de toutes nos forces à son service. C’est l’Esprit qui pousse à annoncer les grandes oeuvres de Dieu : « Annoncer l’Evangile, en effet, n’est pas pour moi un titre de gloire ; c’est une nécessité qui m’incombe. Oui, malheur à moi si je n’annonçais pas l’Evangile ! » (1 Co 9, 16).

Je ressens impérieusement le devoir de répéter ce cri de saint Paul, au nom de toute l’Eglise. Dès le début de mon pontificat, j’ai choisi de voyager jusqu’aux extrémités de la terre pour manifester ce zèle missionnaire ; et, précisément, le contact direct avec les peuples qui ignorent le Christ m’a convaincu davantage encore de l’urgence de l’activité missionnaire à laquelle je consacre la présente encyclique.

Le deuxième Concile du Vatican a voulu renouveler la vie et l’activité de l’Eglise en fonction des besoins du monde contemporain ; il en a souligné le caractère missionnaire en le fondant de manière dynamique sur la mission trinitaire elle-même. L’élan missionnaire appartient donc à la nature intime de la vie chrétienne et il inspire aussi l’oecuménisme : « Que tous soient un … afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17, 21).

2. Les fruits missionnaires du Concile sont déjà abondants : les Eglises locales se sont multipliées, avec leurs évêques, leur clergé et leur personnel apostolique ; on constate une insertion plus profonde des communautés chrétiennes dans la vie des peuples, la communion entre les Eglises entraîne un échange intense de biens spirituels et de dons ; l’engagement des laïcs dans l’évangélisation est en train de modifier la vie ecclésiale ; les Eglises particulières s’ouvrent à la rencontre, au dialogue et à la collaboration avec les membres d’autres Eglises chrétiennes et d’autres religions. Et surtout, une conscience nouvelle s’affirme, à savoir que la mission concerne tous les chrétiens, tous les diocèses et toutes les paroisses, toutes les institutions et toutes les associations ecclésiales.

Cependant, en ce « nouveau printemps » du christianisme, on ne peut taire une tendance négative que ce document désire contribuer à surmonter : il semble que la mission spécifique ad gentes devienne moins active, ce qui ne va assurément pas dans le sens des directives du Concile et de l’enseignement ultérieur du Magistère. Des difficultés internes et externes ont affaibli l’élan missionnaire de l’Eglise à l’égard des non-chrétiens, et c’est là un fait qui doit inquiéter tous ceux qui croient au Christ. Dans l’histoire de l’Eglise, en effet, le dynamisme missionnaire a toujours été un signe de vitalité, de même que son affaiblissement est le signe d’une crise de la foi [1].

Vingt-cinq ans après la conclusion du Concile et la publication du décret Ad gentes sur l’activité missionnaire, quinze ans après l’exhortation apostolique Evangelii nuntiandi du Pape Paul VI, je voudrais inviter l’Eglise à renouveler son engagement missionnaire, poursuivant ainsi l’enseignement de mes prédécesseurs à ce sujet [2]. Le présent document a un objectif d’ordre interne : le renouveau de la foi et de la vie chrétienne. En effet, la mission renouvelle l’Eglise, renforce la foi et l’identité chrétienne, donne un regain d’enthousiasme et des motivations nouvelles. La foi s’affermit lorsqu’on la donne ! La nouvelle évangélisation des peuples chrétiens trouvera inspiration et soutien dans l’engagement pour la mission universelle.

Mais ce qui me pousse plus encore à proclamer l’urgence de l’évangélisation missionnaire, c’est qu’elle constitue le premier service que l’Eglise peut rendre à tout homme et à l’humanité entière dans le monde actuel, lequel connaît des conquêtes admirables mais semble avoir perdu le sens des réalités ultimes et de son existence même. « Le Christ Rédempteur - ai-je écrit dans ma première encyclique - révèle pleinement l’homme à lui-même….] L’homme qui veut se comprendre lui-même jusqu’au fond…] doit …] s’approcher du Christ. …] La Rédemption réalisée au moyen de la Croix a définitivement redonné à l’homme sa dignité et le sens de son existence dans le monde » [3].

Il ne manque pas d’autres motivations et d’autres objectifs : répondre aux nombreuses requêtes d’un document de cette nature ; dissiper les doutes et les ambiguïtés au sujet de la mission ad gentes, en confirmant dans leurs engagements nos frères et soeurs méritants qui se consacrent à l’activité missionnaire ainsi que tous ceux qui les aident ; promouvoir les vocations missionnaires ; encourager les théologiens à approfondir et à exposer systématiquement les divers aspects de la mission ; relancer la mission de manière spécifique, en engageant les Eglises particulières, spécialement les jeunes Eglises, à envoyer et à recevoir des missionnaires ; assurer les non-chrétiens et, en particulier, les pouvoirs publics des pays vers lesquels s’oriente l’activité missionnaire, que celle-ci a pour fin unique de servir l’homme en lui révélant l’amour de Dieu qui s’est manifesté en Jésus Christ.

3. Vous tous les peuples, ouvrez les portes au Christ ! Son Evangile n’enlève rien à la liberté de l’homme, au respect dû aux cultures, à ce qui est bon en toute religion. En accueillant le Christ, vous vous ouvrez à la Parole définitive de Dieu, à Celui en qui Dieu s’est pleinement fait connaître et en qui il nous a montré la voie pour aller à Lui.

Le nombre de ceux qui ignorent le Christ et ne font pas partie de l’Eglise augmente continuellement, et même il a presque doublé depuis la fin du Concile. A l’égard de ce nombre immense d’hommes que le Père aime et pour qui il a envoyé son Fils, l’urgence de la mission est évidente.

D’autre part, notre temps offre à l’Eglise de nouveaux motifs d’agir en ce domaine : l’écroulement d’idéologies et de systèmes politiques oppressifs ; l’ouverture des frontières et l’édification d’un monde plus uni, grâce au développement des communications ; dans les peuples, la reconnaissance croissante des valeurs évangéliques que Jésus a incarnées dans sa vie (paix, justice, fraternité, attention aux plus petits) ; un modèle de développement économique et technique sans âme mais qui invite à chercher la vérité sur Dieu, sur l’homme, sur le sens de la vie.

Dieu ouvre à l’Eglise les horizons d’une humanité plus disposée à recevoir la semence évangélique. J’estime que le moment est venu d’engager toutes les forces ecclésiales dans la nouvelle évangélisation et dans la mission ad gentes. Aucun de ceux qui croient au Christ, aucune institution de l’Eglise ne peut se soustraire à ce devoir suprême : annoncer le Christ à tous les peuples.

I- Jésus Christ, l’unique sauveur

4. « A toutes les époques, et plus particulièrement à la nôtre, le devoir fondamental de l’Eglise - comme je le rappelais dans ma première encyclique qui avait valeur de programme - est de diriger le regard de l’homme, d’orienter la conscience et l’expérience de toute l’humanité vers le mystère du Christ » [4].

La mission universelle de l’Eglise découle de la foi en Jésus Christ, comme le proclame la profession de foi trinitaire : « Je crois en un seul Seigneur, Jésus Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles …]. Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel. Par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme » [5]. L’événement de la Rédemption est le fondement du salut de tous, « parce que chacun a été inclus dans le mystère de la Rédemption, et Jésus Christ s’est uni à chacun, pour toujours, à travers ce mystère » [6]. La mission ne peut être comprise et fondée que dans la foi.

Et pourtant, à cause des changements de l’époque moderne et de la diffusion de nouvelles conceptions théologiques, certains s’interrogent : la mission auprès des non-chrétiens est-elle encore actuelle ? N’est-elle pas remplacée par le dialogue inter-religieux ? La promotion humaine n’est-elle pas un objectif suffisant ? Le respect de la conscience et de la liberté n’exclut-il pas toute proposition de conversion ? Ne peut-on faire son salut dans n’importe quelle religion ? Alors, pourquoi la mission ?

« Nul ne vient au Père que par moi » (Jn 14, 6)

5. En remontant aux origines de l’Eglise, nous voyons clairement affirmé que le Christ est l’unique Sauveur de tous, celui qui seul est en mesure de révéler Dieu et de conduire à Dieu. Aux autorités religieuses juives qui interrogent les Apôtres au sujet de la guérison de l’impotent qu’il avait accomplie, Pierre répond : « C’est par le nom de Jésus Christ le Nazaréen, celui que vous, vous avez crucifié, et que Dieu a ressuscité des morts, c’est par son nom et par nul autre que cet homme se présente guéri devant vous … Car il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4, 10. 12). Cette affirmation adressée au Sanhédrin, a une portée universelle, car pour tous - Juifs et païens -, le salut ne peut venir que de Jésus Christ.

L’universalité de ce salut dans le Christ est affirmée dans tout le Nouveau Testament. Saint Paul reconnaît dans le Christ ressuscité le Seigneur : « Car - écrit-il -, bien qu’il y ait, soit au ciel, soit sur la terre, de prétendus dieux - et de fait il y a quantité de dieux et quantité de seigneurs -, pour nous en tout cas, il n’y a qu’un seul Dieu, le Père, de qui tout vient et pour qui nous sommes, et un seul Seigneur, Jésus Christ, par qui tout existe et par qui nous sommes » (1 Co 8, 5-6). Le Dieu unique et l’unique Seigneur sont proclamés par contraste avec la multitude des « dieux » et des « seigneurs » que le peuple reconnaissait. Paul réagit contre le polythéisme du milieu religieux de son temps et met en relief le trait caractéristique de la foi chrétienne : la foi en un seul Dieu, et en un seul Seigneur envoyé par Dieu.

Dans l’Evangile de saint Jean, l’universalité du salut par le Christ comprend les aspects de sa mission de grâce, de vérité et de révélation : « Le Verbe est la lumière véritable, qui éclaire tout homme » (cf. Jn 1, 9). Et encore : « Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui l’a fait connaître » (Jn 1, 18 ; cf. Mt 11, 27). La révélation de Dieu devient, par son Fils unique, définitive et achevée : « Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils qu’il a établi héritier de toutes choses, par qui aussi il a fait les siècles » (He 1, 1-2 ; cf. Jn 14, 6). Dans cette Parole définitive de sa révélation, Dieu s’est fait connaître en plénitude : il a dit à l’humanité qui il est. Et cette révélation définitive que Dieu fait de lui-même est la raison fondamentale pour laquelle l’Eglise est missionnaire par sa nature. Elle ne peut pas ne pas proclamer l’Evangile, c’est-à-dire la plénitude de la vérité que Dieu nous a fait connaître sur lui-même.

Le Christ est l’unique médiateur entre Dieu et les hommes : « Car Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous. Tel est le témoignage rendu aux temps marqués et dont j’ai été établi, moi, héraut et apôtre-je dis vrai, je ne mens pas-, docteur des païens, dans la foi et la vérité » (1 Tm 2, 5-7 ; cf. He 4, 14-16). Les hommes ne peuvent donc entrer en communion avec Dieu que par le Christ, sous l’action de l’Esprit. Sa médiation unique et universelle, loin d’être un obstacle sur le chemin qui conduit à Dieu, est la voie tracée par Dieu lui-même, et le Christ en a pleine conscience. Le concours de médiations de types et d’ordres divers n’est pas exclu, mais celles-ci tirent leur sens et leur valeur uniquement de celle du Christ, et elles ne peuvent être considérées comme parallèles ou complémentaires.

6. Il est contraire à la foi chrétienne d’introduire une quelconque séparation entre le Verbe et Jésus Christ. Saint Jean affirme clairement que le Verbe, qui « était au commencement avec Dieu », est celui-là même qui « s’est fait chair » (Jn 1, 2. 14). Jésus est le Verbe incarné, Personne une et indivisible : on ne peut pas séparer Jésus du Christ, ni parler d’un « Jésus de l’histoire » qui serait différent du « Christ de la foi ». L’Eglise connaît et confesse Jésus comme « le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16). Le Christ n’est autre que Jésus de Nazareth, et celui-ci est le Verbe de Dieu fait homme pour le salut de tous. Dans le Christ « habite corporellement toute la Plénitude de la Divinité » (Col 2,9) et « de sa plénitude nous avons tous reçu » (Jn 1, 16). Le « Fils unique qui est dans le sein du Père » (Jn 1, 18) est « le Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption … Dieu s’est plu à faire habiter en lui toute la Plénitude et, par lui, à réconcilier tous les êtres pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa Croix » (Col 1, 13-14. 19-20). C’est précisément ce caractère unique du Christ qui lui confère une portée absolue et universelle par laquelle, étant dans l’histoire, il est le centre et la fin de l’histoire elle-même [7] : « Je suis l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin » (Ap 22, 13 ).

S’il est donc normal et utile de prendre en considération les divers aspects du mystère du Christ, il ne faut jamais perdre de vue son unité. Alors que nous découvrons peu à peu et que nous mettons en valeur les dons de toutes sortes, surtout les richesses spirituelles, dont Dieu a fait bénéficier tous les peuples, il ne faut pas les disjoindre de Jésus Christ qui est au centre du plan divin de salut. Comme, « par son Incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme », « nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associés au Mystère pascal » [8]. Le plan de Dieu est de « ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ, les êtres célestes comme les terrestres » (Ep 1, 10).

La foi au Christ est proposée à la liberté de l’homme

7. L’urgence de l’activité missionnaire résulte de la nouveauté radicale de la vie apportée par le Christ et vécue par ses disciples. Cette vie nouvelle est un don de Dieu, et il est demandé à l’homme de l’accueillir et de le développer, s’il veut se réaliser selon sa vocation intégrale en se conformant au Christ. Tout le Nouveau Testament est un hymne à la vie nouvelle pour celui qui croit au Christ et vit dans son Eglise. Le salut dans le Christ, dont l’Eglise témoigne et qu’elle annonce, est la communication que Dieu fait de lui-même : « C’est l’amour qui non seulement crée le bien, mais qui fait participer à la vie même de Dieu, Père, Fils et Esprit Saint. En effet, celui qui aime désire se donner lui-même » [9].

Dieu offre à l’homme cette nouveauté de vie. « Peut-on refuser le Christ et tout ce qu’il a apporté dans l’histoire de l’homme ? Certainement oui. L’homme est libre. L’homme peut dire à Dieu : non. L’homme peut dire au Christ : non. Mais demeure la question fondamentale : est-il permis de le faire, et au nom de quoi est-ce permis ? » [10].

8. Dans le monde moderne, il existe une tendance à réduire l’homme à la seule dimension horizontale. Mais que devient l’homme sans ouverture à l’Absolu ? La réponse se trouve dans l’expérience de tout homme, mais elle est aussi inscrite dans l’histoire de l’humanité avec le sang versé au nom des idéologies et par des régimes politiques qui ont voulu construire une « humanité nouvelle » sans Dieu [11].

Du reste, le Concile Vatican II répond à ceux qui ont le souci de protéger la liberté de conscience : « La personne humaine a droit à la liberté religieuse….] Tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres » [12].

L’annonce et le témoignage du Christ, quand ils sont faits dans le respect des consciences, ne violent pas la liberté. La foi exige la libre adhésion de l’homme, mais elle doit être proposée parce que les « multitudes ont le droit de connaître la richesse du mystère du Christ, dans lequel nous croyons que toute l’humanité peut trouver, avec une plénitude insoupçonnable, tout ce qu’elle cherche à tâtons au sujet de Dieu, de l’homme et de son destin, de la vie et de la mort, de la vérité. …] C’est pourquoi l’Eglise garde vivant son élan missionnaire, et même elle veut l’intensifier dans le moment historique qui est le nôtre » [13]. Il faut cependant dire, toujours avec le Concile, que, « en vertu de leur dignité, tous les hommes, parce qu’ils sont des personnes, c’est-à-dire doués de raison et de volonté libre, et, par suite, pourvus d’une responsabilité personnelle, sont pressés, par leur nature même, et tenus, par obligation morale, à chercher la vérité, tout d’abord celle qui concerne la religion. Ils sont tenus aussi à adhérer à la vérité dès qu’ils la connaissent et à régler toute leur vie selon les exigences de cette vérité » [14].

L’Eglise, signe et instrument du salut

9. L’Eglise est la première bénéficiaire du salut. Le Christ se l’est acquise par son sang (cf. Ac 20, 28) et l’a appelée à coopérer avec lui à l’oeuvre du salut universel. En effet, le Christ vit en elle ; il est son époux ; il assure sa croissance ; il accomplit sa mission par elle.

Le Concile a amplement souligné le rôle de l’Eglise pour le salut de l’humanité. Tout en reconnaissant que Dieu aime tous les hommes et leur accorde la possibilité d’être sauvés (cf. 1 Tm 2, 4) [15], l’Eglise professe que Dieu a constitué le Christ comme unique médiateur et qu’elle-même est établie comme sacrement universel de salut [16] : « Ainsi donc, à cette unité catholique du peuple de Dieu, tous les hommes sont appelés ; à cette unité appartiennent sous diverses formes, ou sont ordonnés, et les fidèles catholiques et ceux qui, par ailleurs, ont foi dans le Christ, et finalement tous les hommes sans exception que la grâce de Dieu appelle au salut » [17]. Il est nécessaire de tenir ensemble ces deux vérités, à savoir la possibilité réelle du salut dans le Christ pour tous les hommes et la nécessité de l’Eglise pour le salut. L’une et l’autre nous aident à comprendre l’unique mystère salvifique, et nous permettent ainsi de faire l’expérience de la miséricorde de Dieu et de prendre conscience de notre responsabilité. Le salut, qui est toujours un don de l’Esprit, requiert la coopération de l’homme à son propre salut comme à celui des autres. Telle est la volonté de Dieu, et c’est pour cela qu’il a fondé l’Eglise ,et l’a incluse dans le plan du salut : ce peuple messianique, dit le Concile, « établi par le Christ pour communier à la vie, à la charité et à la vérité, est entre ses mains l’instrument de la Rédemption de tous les hommes ; au monde entier il est envoyé comme lumière du monde et sel de la terre » [18].

Le salut est offert à tous les hommes

10. L’universalité du salut ne signifie pas qu’il n’est accordé qu’à ceux qui croient au Christ explicitement et qui sont entrés dans l’Eglise. Si le salut est destiné à tous, il doit être offert concrètement à tous. Mais il est évident, aujourd’hui comme dans le passé, que de nombreux hommes n’ont pas la possibilité de connaître ou d’accueillir la révélation de l’Evangile, ni d’entrer dans l’Eglise. Ils vivent dans des conditions sociales et culturelles qui ne le permettent pas, et ils ont souvent été éduqués dans d’autres traditions religieuses. Pour eux, le salut du Christ est accessible en vertu d’une grâce qui, tout en ayant une relation mystérieuse avec l’Eglise, ne les y introduit pas formellement mais les éclaire d’une manière adaptée à leur état d’esprit et à leur cadre de vie. Cette grâce vient du Christ, elle est le fruit de son sacrifice et elle est communiquée par l’Esprit Saint : elle permet à chacun de parvenir au salut avec sa libre coopération.

C’est pourquoi le Concile, après avoir affirmé le caractère central du Mystère pascal, déclare : « Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le coeur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associés au Mystère pascal » [19].

« Nous ne pouvons pas nous taire » (Ac 4, 20)

11. Que dire alors des objections déjà évoquées à l’égard de la mission ad gentes ? Dans le respect de toutes les convictions religieuses et de toutes les sensibilités, avant tout, nous devons affirmer avec simplicité notre foi dans le Christ, seul Sauveur de l’homme, foi que nous avons reçue comme un don d’en haut, sans mérite de notre part. Nous disons avec Paul : « Je ne rougis pas de l’Evangile : il est une force de Dieu pour le salut de tout homme qui croit » (Rm 1, 16). Les martyrs chrétiens de tous les temps - et aussi de notre temps - ont donné et continuent de donner leur vie pour rendre témoignage de cette foi devant les hommes, convaincus que tout homme a besoin de Jésus Christ, lui qui a vaincu le péché et la mort et réconcilié les hommes avec Dieu.

Le Christ s’est proclamé Fils de Dieu, intimement uni au Père, et il a été reconnu comme tel par ses disciples, confirmant ses paroles par des miracles et par sa résurrection d’entre les morts. L’Eglise offre aux hommes l’Evangile, document prophétique qui répond aux exigences et aux aspirations du coeur humain : il est toujours « Bonne Nouvelle ». L’Eglise ne peut se dispenser de proclamer que Jésus est venu révéler le visage de Dieu et mériter, par la Croix et la Résurrection, le salut pour tous les hommes.

A la question pourquoi la mission ?, nous répondons, grâce à la foi et à l’expérience de l’Eglise, que la véritable libération, c’est s’ouvrir à l’amour du Christ. En lui, et en lui seulement, nous sommes libérés de toute aliénation et de tout égarement, de la soumission au pouvoir du péché et de la mort. Le Christ est véritablement « notre paix » (Ep 2, 14), et « l’amour du Christ nous presse » (2 Co 5, 14), donnant à notre vie son sens et sa joie. La mission est un problème de foi ; elle est précisément la mesure de notre foi en Jésus Christ et en son amour pour nous.

Aujourd’hui, la tentation existe de réduire le christianisme à une sagesse purement humaine, en quelque sorte une science pour bien vivre. En un monde fortement sécularisé, est apparue une « sécularisation progressive du salut », ce pourquoi on se bat pour l’homme, certes, mais pour un homme mutilé, ramené à sa seule dimension horizontale. Nous savons au contraire que Jésus est venu apporter le salut intégral qui saisit tout l’homme et tous les hommes, en les ouvrant à la perspective merveilleuse de la filiation divine.

Pourquoi la mission ? Parce que, à nous comme à saint Paul « a été confiée cette grâce-là, d’annoncer aux païens l’insondable richesse du Christ » (Ep 3, 8). La nouveauté de la vie en lui est la Bonne Nouvelle pour l’homme de tous les temps : tous les hommes y sont appelés et destinés. Tous la recherchent effectivement même si c’est parfois de manière confuse, et tous ont le droit de connaître la valeur de ce don et d’y accéder. L’Eglise, et en elle tout chrétien, ne peut cacher ni garder pour elle cette nouveauté et cette richesse, reçues de la bonté divine pour être communiquées à tous les hommes.

Voilà pourquoi la mission découle non seulement du précepte formel du Seigneur, mais aussi de l’exigence profonde de la vie de Dieu en nous. Ceux qui font partie de l’Eglise catholique doivent se considérer comme privilégiés et, de ce fait, d’autant plus engagés à donner un témoignage de foi et de vie chrétienne qui soit un service à l’égard de leurs frères et une réponse due à Dieu, se souvenant que « la grandeur de leur condition doit être rapportée non à leurs mérites, mais à une grâce spéciale du Christ ; s’ils n’y correspondent pas par la pensée, la parole et l’action, ce n’est pas le salut qu’elle leur vaudra, mais un plus sévère jugement » [20].

II- Le royaume de Dieu

12. « « Dieu riche en miséricorde » est Celui que Jésus Christ nous a révélé comme Père : c’est Lui, son Fils, qui nous l’a manifesté et fait connaître en lui-même » [21]. C’est là ce que j’écrivais au début de l’encyclique Dives in misericordia, pour montrer que le Christ est la révélation et l’incarnation de la miséricorde du Père. Le salut consiste à croire et à accueillir le mystère du Père et de son amour, qui se manifeste et se donne en Jésus par l’Esprit. Ainsi s’accomplit le Règne de Dieu, préparé dès l’Ancienne Alliance, mis en oeuvre par le Christ et dans le Christ, annoncé à toutes les nations par l’Eglise qui agit et prie pour sa réalisation parfaite et définitive.

L’Ancien Testament atteste que Dieu a choisi et constitué un peuple pour révéler et mettre en oeuvre son plan d’amour. Mais, en même temps, Dieu est créateur et père de tous les hommes, il prend soin de tous, à tous il étend sa bénédiction (cf. Gn 12, 3) et avec tous il a conclu une alliance (cf. Gn 9, 1-17). Israël fait l’expérience d’un Dieu personnel et sauveur (cf. Dt 4, 37 ; 7, 6-8 ; Is 43, 1-7) dont il devient ainsi le témoin et le porte-parole au milieu des nations. Au cours de son histoire, Israël prend conscience que son élection a une portée universelle (cf., par ex., Is 2, 2-5 ; 25, 6-8 ; 60, 1-6 ; Jr 3, 17 ; 16, 19).

Le Christ rend présent le Royaume

13. Jésus de Nazareth conduit à son terme le plan de Dieu. Après avoir reçu l’Esprit Saint au baptême, il manifeste sa vocation messianique ; il parcourt la Galilée, « proclamant l’Evangile de Dieu et disant : »Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à l’Evangile«  » (Mc 1, 14-15 ; cf. Mt 4, 17 ; Lc 4, 43 ) . La proclamation et l’instauration du Royaume de Dieu sont l’objet de sa mission : « C’est pour cela que j’ai été envoyé » (Lc 4, 43). Mais il y a plus : Jésus est lui-même la Bonne Nouvelle, comme il le déclare dans la synagogue de son village, dès le début de sa mission, en s’appliquant la parole d’Isaïe sur l’Oint, envoyé par l’Esprit du Seigneur (cf. Lc 4, 14-21). Le Christ étant la Bonne Nouvelle, il y a en lui identité entre le message et le messager, entre le dire, l’agir et l’être. Sa force et le secret de l’efficacité de son action résident dans sa totale identification avec le message qu’il annonce : il proclame la Bonne Nouvelle non seulement par ce qu’il dit ou ce qu’il fait, mais par ce qu’il est.

Le ministère de Jésus est décrit dans le contexte de ses voyages dans son pays. L’horizon de sa mission avant la Pâque se concentre sur Israël ; toutefois, il y a en Jésus un élément nouveau d’importance primordiale. La réalité eschatologique n’est pas renvoyée à une fin du monde éloignée, mais elle devient proche et commence à advenir. Le Royaume de Dieu est tout proche (cf. Mc 1, 15), on prie pour qu’il vienne (cf. Mt 6, 10), la foi le voit déjà à l’oeuvre dans les signes, tels les miracles (cf. Mt 11, 4-5), les exorcismes (cf. Mt 12, 25-28), le choix des Douze (cf. Mc 3, 13-19), l’annonce de la Bonne Nouvelle aux pauvres (cf. Lc 4, 18). Dans les rencontres de Jésus avec les païens, il apparaît clairement que l’accès au Royaume advient par la foi et la conversion (cf. Mc 1, 15), et non du fait d’une simple appartenance ethnique.

Le Règne que Jésus inaugure est le Règne de Dieu. Jésus lui-même révèle qui est ce Dieu qu’il désigne par le terme familier de « Abba », Père (Mc 14, 36). Dieu, révélé surtout dans les paraboles (cf. Lc 15, 3-32 : Mt 20, 1-16), est sensible aux besoins et aux souffrances de tout homme : il est un Père plein d’amour et de compassion qui pardonne et accorde gratuitement les grâces demandées.

Saint Jean nous dit que « Dieu est Amour » (1 Jn 4, 8. 16). Tout homme est donc invité à « se convertir » et à « croire » à l’amour miséricordieux de Dieu pour lui : le Royaume croîtra dans la mesure où tous les hommes apprendront à se tourner vers Dieu comme vers un Père dans l’intimité de la prière (cf. Lc 11, 2 ; Mt 23, 9) et s’efforceront d’accomplir sa volonté (cf. Mt 7, 21).

Caractéristiques et exigences du Royaume

14. Jésus révèle progressivement les caractéristiques et les exigences du Royaume par ses paroles, ses oeuvres et sa personne.

Le Royaume de Dieu est destiné à tous les hommes, car tous sont appelés à en être les membres. Pour souligner cet aspect, Jésus s’est fait proche surtout de ceux qui étaient en marge de la société, leur accordant sa préférence, lorsqu’il annonçait la Bonne Nouvelle. Au début de son ministère, il proclame qu’il a été envoyé pour porter la Bonne Nouvelle aux pauvres (cf. Lc 4, 18). A tous les rejetés et à tous les méprisés, il déclare : « Heureux, vous les pauvres » (Lc 6, 20) ; de plus, il amène ces marginaux à vivre déjà une expérience de libération : il demeure avec eux, il va manger avec eux (cf. Lc 5, 30 ; 15, 2), il les traite comme des égaux et des amis (cf. Lc 7, 34), il leur fait sentir qu’ils sont aimés de Dieu et révèle ainsi l’immense tendresse de Dieu envers les plus démunis et les pécheurs (cf. Lc 15, 1-32).

La libération et le salut qu’apporte le Royaume de Dieu atteignent la personne humaine dans ses aspects physiques et spirituels. Deux gestes caractérisent la mission de Jésus : guérir et pardonner. Ses nombreuses guérisons montrent sa grande compassion en face de la misère humaine ; mais elles signifient aussi qu’il n’y aura plus, dans le Royaume, ni maladies ni souffrances et que, dès le début, la mission tend à libérer les personnes de leurs maux. Dans la perspective de Jésus, les guérisons sont également signes du salut spirituel, c`est-à-dire de la libération du péché. En accomplissant des gestes de guérison, Jésus invite à la foi, à la conversion et au désir du pardon (cf. Lc 5, 24). Quand est reçu le don de la foi, la guérison pousse à aller plus loin : elle introduit dans le salut (cf. Lc 18, 42-43). Les gestes de libération de la possession du démon, mal suprême et symbole du péché et de la rébellion contre Dieu, sont des signes que « le Royaume de Dieu est arrivé jusqu’à vous » (Mt 12, 28).

15. Le Royaume doit transformer les rapports entre les hommes et se réalise progressivement, au fur et à mesure qu’ils apprennent à s’aimer, à se pardonner, à se mettre au service les uns des autres. Jésus reprend toute la Loi, en la centrant sur le commandement de l’amour (cf. Mt 22, 34-40 ; Lc 10, 25-28). Avant de quitter les siens, Jésus leur donne un « commandement nouveau » : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34 ; cf. 15, 12). L’amour dont Jésus a aimé le monde trouve son expression la plus haute dans le don de sa vie pour les hommes (cf. Jn 15, 13) qui manifeste l’amour que le Père a pour le monde (cf. Jn 3, 16). C’est pourquoi la nature du Royaume est la communion de tous les êtres humains entre eux et avec Dieu.

Le Royaume concerne les personnes humaines, la société, le monde entier. Travailler pour le Royaume signifie reconnaître et favoriser le dynamisme divin qui est présent dans l’histoire humaine et la transforme. Construire le Royaume signifie travailler pour la libération du mal dans toutes ses formes. En un mot, le Royaume de Dieu est la manifestation et la réalisation de son dessein de salut dans sa plénitude.

Le Royaume de Dieu est accompli et proclamé dans la Personne du Ressuscité

16. En ressuscitant Jésus d’entre les morts, Dieu a vaincu la mort et, dans le Christ, il a inauguré définitivement son Règne. Pendant sa vie terrestre, Jésus est le prophète du Royaume et, après sa Passion, sa Résurrection et son Ascension au ciel, il participe à la puissance de Dieu et à son pouvoir sur le monde (cf. Mt 28, 18 ; Ac 2, 36 ; Ep 1, 18-21). La Résurrection confère une portée universelle au message du Christ, à son action et à toute sa mission. Les disciples se rendent compte que le Royaume est déjà présent dans la personne de Jésus et qu’il est instauré peu à peu dans l’homme et dans le monde par un lien mystérieux avec lui.

Après la Résurrection, en effet, ils prêchaient le Royaume, annonçant que Jésus est mort et ressuscité. Philippe, en Samarie « annonçait la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu et du nom dé Jésus Christ » (Ac 8, 12). A Rome, Paul « proclamait le Royaume de Dieu et enseignait ce qui concerne le Seigneur Jésus Christ » (cf. Ac 28, 31). Les premiers chrétiens annonçaient eux aussi, « le Royaume du Christ et de Dieu » (Ep 5, 5 ; cf. Ap 11, 15 ; 12, 10), ou bien « le Royaume éternel de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ » (2 P 1, 11). C’est sur l’annonce de Jésus Christ, avec qui s’identifie le Royaume, qu’est centrée la prédication de l’Eglise primitive. Aujourd’hui, il faut de même unir l’annonce du Royaume de Dieu (le contenu du « kérygme » de Jésus) et la proclamation de l’événement Jésus Christ (c’est-à-dire le « kérygme » des Apôtres). Les deux annonces se complètent et s’éclairent réciproquement.

Le Royaume en rapport avec le Christ et l’Eglise

17. On parle beaucoup aujourd’hui du Royaume, mais pas toujours en accord avec la pensée de l’Eglise. Il existe, en effet, des conceptions du salut et de la mission que l’on peut appeler « anthropocentriques », au sens réducteur du terme, dans la mesure où elles sont centrées sur les besoins terrestres de l’homme. Suivant cette manière de voir, le Royaume tend à devenir une réalité exclusivement humaine et sécularisée où ce qui compte, ce sont les programmes et les luttes pour la libération sociale et économique, politique et aussi culturelle, mais avec un horizon fermé à la transcendance. Sans nier qu’il y ait des valeurs à promouvoir également à ce niveau, cette conception reste toutefois dans les limites d’un royaume de l’homme privé de ses dimensions authentiques et profondes, et elle se traduit facilement par l’une des idéologies de progrès purement terrestre. Le Royaume de Dieu, au contraire, « n’est pas de ce monde…, il n’est pas d’ici » (cf. Jn 18, 36).

Il y a d’autres conceptions qui mettent délibérément l’accent sur le Royaume et se définissent comme « régnocentriques » ; elles mettent en avant l’image d’une Eglise qui ne pense pas à elle-même, mais se préoccupe seulement de témoigner du Royaume et de le servir. C’est une « Eglise pour les autres », dit-on, comme le Christ est « l’homme pour les autres ». On analyse la tâche de l’Eglise comme si elle devait être accomplie dans deux directions : d’une part, promouvoir ce qu’on nomme les « valeurs du Royaume », telles que la paix, la justice, la liberté, la fraternité ; d’autre part, favoriser le dialogue entre les peuples, les cultures, les religions, afin que, grâce à un enrichissement mutuel, ils aident le monde à se renouveler et à avancer toujours plus vers le Royaume.

A côté d’aspects positifs, ces conceptions comportent souvent des aspects négatifs. D’abord, elles gardent le silence sur le Christ : le Royaume dont elles parlent se fonde sur un « théocentrisme », parce que-dit-on-le Christ ne peut pas être compris par ceux qui n’ont pas la foi chrétienne, alors que les peuples, les cultures et les diverses religions peuvent se rencontrer autour de l’unique réalité divine, quel que soit son nom. Pour le même motif, elles privilégient le mystère de la création qui se reflète dans la diversité des cultures et des convictions, mais elles se taisent sur le mystère de la Rédemption. En outre, le Royaume tel qu’elles l’entendent, finit par marginaliser ou sous-estimer l’Eglise, par réaction à un « ecclésiocentrisme » supposé du passé et parce qu’elles ne considèrent l’Eglise elle-même que comme un signe, d’ailleurs non dépourvu d’ambiguïté.

18. Or il ne s’agit pas là du Royaume de Dieu tel que nous le connaissons par la Révélation et que l’on ne peut séparer ni du Christ ni de l’Eglise.

Comme il a été dit, non seulement le Christ a annoncé le Royaume, mais c’est en lui que le Royaume lui-même s’est rendu présent et s’est accompli, et pas seulement par ses paroles et par ses actes : « Avant tout, le Royaume se manifeste dans la personne même du Christ, Fils de Dieu et Fils de l’homme, venu »pour servir et donner sa vie en rançon d’une multitude« (Mc 10, 45) » [22]. Le Royaume de Dieu n’est pas un concept, une doctrine, un programme que l’on puisse librement élaborer, mais il est avant tout une Personne qui a le visage et le nom de Jésus de Nazareth, image du Dieu invisible [23]. Si l’on détache le Royaume de Jésus, on ne prend plus en considération le Royaume de Dieu qu’il a révélé, et l’on finit par altérer le sens du Royaume, qui risque de se transformer en un objectif purement humain ou idéologique, et altérer aussi l’identité du Christ, qui n’apparaît plus comme le Seigneur à qui tout doit être soumis (cf. 1 Co 15, 27).

De même, on ne peut disjoindre le Royaume et l’Eglise. Certes, l’Eglise n’est pas à elle-même sa propre fin, car elle est ordonnée au Royaume de Dieu dont elle est germe, signe et instrument. Mais, alors qu’elle est distincte du Christ et du Royaume, l’Eglise est unie indissolublement à l’un et à l’autre. Le Christ a doté l’Eglise, son corps, de la plénitude des biens et des moyens de salut ; l’Esprit Saint demeure en elle, la vivifie de ses dons et de ses charismes, il la sanctifie, la guide et la renouvelle sans cesse [24]. Il en résulte une relation singulière et unique qui, sans exclure l’action du Christ et de l’Esprit Saint hors des limites visibles de l’Eglise, confère à celle-ci un rôle spécifique et nécessaire. D’où aussi le lien spécial de l’Eglise avec le Royaume de Dieu et du Christ qu’elle a « la mission d’annoncer et d’instaurer dans toutes les nations » [25].

19. C’est dans cette perspective d’ensemble qu’il faut comprendre la réalité du Royaume. Certes, il exige la promotion des biens humains et des valeurs que l’on peut bien dire « évangéliques », parce qu’elles sont intimement liées à la Bonne Nouvelle. Mais cette promotion, à laquelle l’Eglise tient, ne doit cependant pas être séparée de ses autres devoirs fondamentaux, ni leur être opposée, devoirs tels que l’annonce du Christ et de son Evangile, la fondation et le développement de communautés qui réalisent entre les hommes l’image vivante du Royaume. Que l’on ne craigne pas de tomber là dans une forme « d’ecclésiocentrisme » ! Paul VI, qui a affirmé l’existence d’« un lien profond entre le Christ, l’Eglise et l’évangélisation » [26], a dit aussi : « L’Eglise n’est pas à elle-même sa propre fin, mais elle désire avec ardeur être tout entière du Christ, dans le Christ et pour le Christ ; tout entière également des hommes, parmi les hommes et pour les hommes » [27].

L’Eglise au service du Royaume

20. L’Eglise est au service du Royaume effectivement et concrètement. Elle l’est, avant tout, par l’appel à la conversion : c’est le service premier et fondamental rendu à la venue du Royaume dans les personnes et dans la société humaine. Le salut eschatologique commence dès maintenant par la vie nouvelle dans le Christ : « A tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom » (Jn 1, 12).

L’Eglise est au service du Royaume quand elle fonde des communautés et quand elle institue des Eglises particulières qu’elle conduit à la maturité de la foi et de la charité, dans l’ouverture aux autres, dans le service de la personne et de la société, dans la compréhension et l’estime des institutions humaines.

L’Eglise est aussi au service du Royaume quand elle répand dans le monde les « valeurs évangéliques » qui sont l’expression du Royaume et aident les hommes à accueillir le plan de Dieu. Il est donc vrai que la réalité commencée du Royaume peut se trouver également au-delà des limites de l’Eglise, dans l’humanité entière, dans la mesure où celle-ci vit les « valeurs évangéliques » et s’ouvre à l’action de l’Esprit qui souffle où il veut et comme il veut (cf. Jn 3, 8) ; mais il faut ajouter aussitôt que cette dimension temporelle du Royaume est incomplète si elle ne s’articule pas avec le Règne du Christ, présent dans l’Eglise et destiné à la plénitude eschatologique [28].

Les multiples perspectives du Royaume de Dieu [29] n’affaiblissent pas les fondements et les finalités de l’activité missionnaire, elles les renforcent plutôt et les élargissent. L’Eglise est sacrement du salut pour toute l’humanité et son action ne se limite pas à ceux qui acceptent son message. Elle est force dynamique sur le chemin de l’humanité vers le Règne eschatologique, elle est signe et promotrice des valeurs évangéliques parmi les hommes [30]. L’Eglise contribue à ce chemin de conversion au projet de Dieu par son témoignage et par ses activités, comme le dialogue, la promotion humaine, l’engagement pour la justice et la paix, l’éducation et le soin des malades, l’assistance aux pauvres et aux petits, s’en tenant toujours fermement au primat de la transcendance et de la spiritualité, prémices du salut eschatologique.

L’Eglise est enfin au service du Royaume par son intercession, car le Royaume est de soi don et oeuvre de Dieu, comme le rappellent les paraboles évangéliques et la prière que Jésus nous a enseignée. Nous devons le demander, l’accueillir, le faire grandir en nous ; mais nous devons aussi travailler pour qu’il soit accueilli par les hommes et grandisse parmi eux, jusqu’au jour où le Christ « remettra la royauté à Dieu le Père » et où « Dieu sera tout en tous » (cf. 1 Co 15, 24. 28).

III- L’Esprit Saint, protagoniste de la mission

21. « Au sommet de la mission messianique de Jésus, l’Esprit Saint se rend présent au sein du mystère pascal dans sa qualité de sujet divin : il est celui qui doit maintenant continuer l’oeuvre salvifique enracinée dans le sacrifice de la Croix. Cette oeuvre, bien sûr, est confiée par Jésus à des hommes : aux Apôtres, à l’Eglise. Toutefois, en ces hommes et par eux, l’Esprit Saint demeure le sujet transcendant de la réalisation de cette oeuvre dans l’esprit de l’homme et dans l’histoire du monde » [31]. L’Esprit Saint, en effet, est le protagoniste de toute la mission ecclésiale : son action ressort éminemment dans la mission ad gentes, comme on le voit dans l’Eglise primitive avec la conversion de Corneille (cf. Ac 10), avec les décisions sur les problèmes qui se font jour (cf. Ac 15), avec le choix des territoires et des peuples (cf. Ac 16, 6-8). L’Esprit agit par les Apôtres, mais il agit en même temps dans les auditeurs : « Par son action, la Bonne Nouvelle pénètre dans les consciences et dans les coeurs humains et se diffuse dans l’histoire. En tout cela, l’Esprit donne la vie » [32].

L’envoi « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8)

22. Tous les évangélistes, quand ils font le récit de la rencontre du Ressuscité avec les Apôtres, concluent par l’envoi en mission : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, de toutes les nations faites des disciples … Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 18-20 ; cf. Mc 16, 15-18 ; Lc 24, 46-49 ; Jn 20, 21-23).

Cet envoi est un envoi dans l’Esprit, comme il apparaît clairement dans le texte de saint Jean : le Christ envoie les siens dans le monde, comme le Père l’a envoyé, et, pour cela, il leur donne l’Esprit. A son tour, Luc unit étroitement le témoignage que les Apôtres devront rendre au Christ et l’action de l’Esprit qui les rendra capables d’accomplir la mission reçue.

23. Les diverses formes de l’« envoi en mission » comportent des points communs et chacune a des traits caractéristiques ; mais deux éléments se retrouvent dans toutes les versions. D’abord, la dimension universelle de la tâche confiée aux Apôtres : « Toutes les nations » (Mt 28, 19) ; « dans le monde entier …, à toute la création » (Mc 16, 15) ; « toutes les nations » (Lc 24, 47) ; « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8). En second lieu, l’assurance donnée par le Seigneur qu’ils ne resteront pas seuls pour accomplir cette tâche, mais qu’ils recevront la force et les moyens de remplir leur mission. Ainsi se manifestent la présence et la puissance de l’Esprit, de même que l’aide de Jésus : « Ils s’en allèrent prêcher en tout lieu, le Seigneur agissant avec eux » (Mc 16, 20).

En ce qui concerne les différences d’accent dans le précepte, Marc présente la mission comme proclamation ou kérygme : « Proclamez l’Evangile » (Mc 16, 15). Le but de l’évangéliste est de conduire les lecteurs à redire la profession de foi de Pierre : « Tu es le Christ » (Mc 8, 29) et à dire, comme le centurion romain devant Jésus mort sur la Croix : « Vraiment cet homme était Fils de Dieu » (Mc 15, 39). En Matthieu, l’accent missionnaire est mis sur la fondation de l’Eglise et sur son enseignement (cf. Mt 28, 19-20 ; 16, 18) : chez lui donc, cet envoi en mission fait ressortir que la proclamation de l’Evangile doit être complétée par une catéchèse d’ordre ecclésial et sacramentel. En Luc, la mission est présentée comme un témoignage (cf. Lc 24, 48 ; Ac 1, 8) qui porte surtout sur la Résurrection (cf. Ac 1, 22). Le missionnaire est invité à croire à la puissance transformante de l’Evangile et à annoncer ce que Luc montre bien, c’est-à-dire la conversion à l’amour et à la miséricorde de Dieu, l’expérience d’une libération intégrale de tout mal jusqu’à sa racine, le péché.

Jean est le seul à parler explicitement d’envoi - terme qui équivaut à « mission » - et il relie directement la mission que Jésus confie à ses disciples à celle qu’il a reçue du Père : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20, 21). Jésus, se tournant vers son Père, dit : « Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde » (Jn 17, 18). Toute la portée missionnaire de l’Evangile de Jean se trouve exprimée dans la « prière sacerdotale » : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ » (Jn 17, 3). Le but dernier de la mission est de faire participer à la communion qui existe entre le Père et le Fils : les disciples doivent vivre entre eux l’unité, demeurant dans le Père et le Fils, afin que le monde reconnaisse et croie (cf. Jn 17, 21-23). C’est là un texte missionnaire significatif ! Il fait comprendre qu’on est missionnaire avant tout par ce que l’on est, en tant que membre de l’Eglise qui vit profondément l’unité dans l’amour, avant de l’être par ce que l’on dit ou par ce que l’on fait.

Ainsi les quatre Evangiles attestent un pluralisme dans l’unité fondamentale de la même mission qui reflète des expériences et des situations différentes dans les premières communautés chrétiennes ; c’est le fruit du dynamisme communiqué par l’Esprit lui-même ; cela invite à être attentif aux divers charismes missionnaires, ainsi qu’aux diverses conditions humaines et aux différents milieux. Tous les évangélistes soulignent cependant que la mission des disciples est une coopération à celle du Christ : « Voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). C’est pourquoi la mission ne s’appuie pas sur les capacités humaines, mais sur la puissance du Ressuscité.

L’Esprit guide la mission

24. La mission de l’Eglise, comme celle de Jésus, est l’oeuvre de Dieu ou - comme le dit fréquemment Luc - l’oeuvre de l’Esprit. Après la résurrection et l’ascension de Jésus, les Apôtres vivent une expérience forte qui les transforme : la Pentecôte. La venue de l’Esprit Saint fait d’eux des témoins et des prophètes (cf. Ac 1, 8 ; 2, 17-18), les pénétrant d’une tranquille audace qui les pousse à transmettre aux autres leur expérience de Jésus et l’espérance qui les anime. L’Esprit leur donne la capacité de témoigner de Jésus avec « assurance » [33].

Quand les évangélisateurs sortent de Jérusalem, l’Esprit assume plus encore le rôle de « guide » pour le choix des personnes ou des voies de la mission. Son action parait spécialement dans l’impulsion donnée à la mission qui, effectivement, s’étend de Jérusalem à toute la Judée et à la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre, suivant la parole de Jésus.

Les Actes rapportent la synthèse de six « discours missionnaires » adressés aux Juifs aux commencements de l’Eglise (cf. Ac 2, 22-39 ; 3, 12-26 ; 4, 9-12 ; 5, 29-32 ; 10, 34-43 ; 13, 16-41). Ces discours-modèles, prononcés par Pierre et par Paul, annoncent Jésus, invitent à « se convertir », c’est-à-dire à accueillir Jésus dans la foi et à se laisser transformer en lui par l’Esprit.

Paul et Barnabé sont poussés par l’Esprit vers les païens (cf. Ac 13, 46-48), ce qui ne se produit pas sans tensions et sans difficultés. Comment les païens convertis doivent-ils vivre leur foi en Jésus ? Sont-ils tenus par la tradition du judaïsme et par la loi de la circoncision ? Au premier Concile, qui réunit à Jérusalem autour des Apôtres les membres de diverses Eglises, une décision est prise, reconnue comme inspirée par l’Esprit : il n’est pas nécessaire qu’un païen se soumette à la loi juive pour devenir chrétien (cf. Ac 15, 5-11. 28). A partir de ce moment, l’Eglise ouvre ses portes et devient la maison dans laquelle tous peuvent entrer et se sentir à leur aise, en conservant leur culture et leurs traditions, pourvu qu’elles ne soient pas en opposition avec l’Evangile.

25. Les missionnaires ont agi dans le même sens, en tenant compte des attentes et des espérances des gens, de leurs angoisses et de leurs souffrances, de leur culture, pour leur annoncer le salut dans le Christ. Les discours de Lystres et d’Athènes (cf. Ac 14, 15-17 ; 17, 22-31) sont reconnus comme des modèles pour l’évangélisation des païens : Paul y entre en « dialogue » avec les valeurs culturelles et religieuses des différents peuples. Aux habitants de la Lycaonie, qui pratiquaient une religion cosmique, il rappelle des expériences religieuses en rapport avec le cosmos ; avec les Grecs, il discute de philosophie et cite leurs poètes (cf. Ac 17, 18. 26-28). Le Dieu qu’il veut leur révéler est déjà présent dans leur vie : c’est lui, en effet, qui les a créés et qui dirige mystérieusement les peuples et l’histoire ; cependant, pour reconnaître le vrai Dieu, il faut qu’ils renoncent aux faux dieux qu’ils ont eux-mêmes fabriqués et qu’ils s’ouvrent à celui que Dieu a envoyé pour remédier à leur ignorance et pour satisfaire l’attente de leur coeur. Ce sont là des discours qui présentent des exemples d’inculturation de l’Evangile.

Sous l’impulsion de l’Esprit, la foi chrétienne s’ouvre délibérément aux « nations » et le témoignage du Christ s’étend aux centres les plus importants de la Méditerranée orientale pour arriver jusqu’à Rome et aux confins de l’Occident. C’est l’Esprit qui pousse à aller toujours au-delà, non seulement du point de vue géographique mais aussi au-delà des barrières ethniques et religieuses, pour accomplir une mission réellement universelle.

L’Esprit rend toute l’Eglise missionnaire

26. L’Esprit incite le groupe des croyants à se constituer en « communauté », en Eglise. Après la première annonce de Pierre, le jour de la Pentecôte, et les conversions qui ont suivi, la première communauté se forme (cf. Ac 2, 42-47 ; 4, 32-35).

L’un des objectifs centraux de la mission, en effet, est de réunir le peuple pour écouter l’Evangile, pour la communion fraternelle, pour la prière et l’Eucharistie. Vivre la « communion fraternelle » (koinonia), cela signifie n’avoir « qu’un coeur et qu’une âme » (Ac 4, 32), en instaurant la communion à tous les points de vue : humain, spirituel et matériel. De fait, la vraie communauté chrétienne s’engage à distribuer les biens terrestres pour qu’il n’y ait pas d’indigents et pour que tous puissent avoir accès à ces biens « selon les besoins de chacun » (Ac 2, 45 ; 4, 35). Les premières communautés, où régnaient « l’allégresse et la simplicité de coeur » (Ac 2, 46), étaient dynamiques, ouvertes et missionnaires : elles « avaient la faveur de tout le peuple » (Ac 2, 47). Avant même d’être une action, la mission est un témoignage et un rayonnement [34].

27. Les Actes montrent que la mission, qui s’adresse d’abord à Israël puis aux nations, se développe à différents niveaux. C’est d’abord le groupe des Douze qui, comme un seul corps conduit par Pierre, proclame la Bonne Nouvelle. Puis, c’est la communauté des croyants qui, par sa manière de vivre et d’agir, porte témoignage au Seigneur et convertit les païens (cf. Ac 2, 46-47). Il y a encore les envoyés spéciaux qui annoncent l’Evangile. Ainsi, la communauté chrétienne d’Antioche envoie ses membres en mission : après avoir jeûné, prié et célébré l’Eucharistie ; elle se rend compte que l’Esprit a choisi Paul et Barnabé pour être envoyés en mission (cf. Ac 13, 1-4). A ses origines, la mission est donc considérée comme un devoir communautaire et une responsabilité de l’Eglise locale qui a besoin précisément de « missionnaires » pour avancer vers de nouvelles frontières. A côté de ces envoyés, il y en avait d’autres qui témoignaient spontanément de la nouveauté qui avait transformé leur vie ; ils reliaient alors les communautés en voie de constitution à l’Eglise apostolique.

La lecture des Actes nous fait comprendre que, au commencement de l’Eglise, la mission ad gentes, tout en disposant de missionnaires « à vie » qui s’y consacraient en vertu d’une vocation particulière, était en réalité considérée comme le fruit normal de la vie chrétienne, l’engagement de tout croyant par le témoignage personnel et par l’annonce explicite lorsqu’elle était possible.

L’Esprit est présent et agissant en tout temps et en tout lieu

28. L’Esprit se manifeste d’une manière particulière dans l’Eglise et dans ses membres ; cependant sa présence et son action sont universelles, sans limites d’espace ou de temps [35]. Le Concile Vatican II rappelle l’oeuvre de l’Esprit dans le coeur de tout homme, par les « semences du Verbe », dans les actions même religieuses, dans les efforts de l’activité humaine qui tendent vers la vérité, vers le bien, vers Dieu [36].

L’Esprit offre à l’homme « lumière et forces pour lui permettre de répondre à sa très haute vocation » ; par l’Esprit, « l’homme parvient, dans la foi, à contempler et à goûter le mystère de la volonté divine » ; et « nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associés au Mystère pascal » [37]. Dans tous les cas, l’Eglise sait que « l’homme, sans cesse sollicité par l’Esprit de Dieu, ne sera jamais tout à fait indifférent au problème religieux » et qu’il « voudra toujours connaître, ne serait-ce que confusément, la signification de sa vie, de ses activités et de sa mort » [38]. L’Esprit est donc à l’origine même de l’interrogation existentielle et religieuse de l’homme qui ne naît pas seulement de conditions contingentes mais aussi de la structure même de son être [39].

La présence et l’activité de l’Esprit ne concernent pas seulement les individus, mais la société et l’histoire, les peuples, les cultures, les religions. En effet, l’Esprit se trouve à l’origine des idéaux nobles et des initiatives bonnes de l’humanité en marche : « Par une providence admirable, il] conduit le cours des temps et rénove la face de la terre » [40]. Le Christ ressuscité « agit désormais dans le coeur des hommes par la puissance de son Esprit ; il n’y suscite pas seulement le désir du siècle à venir, mais, par là même, anime aussi, purifie et fortifie ces aspirations généreuses qui poussent la famille humaine à améliorer ses conditions de vie et à soumettre à cette fin la terre entière » [41]. C’est encore l’Esprit qui répand les « semences du Verbe », présentes dans les rites et les cultures, et les prépare à leur maturation dans le Christ [42].

29. Ainsi l’Esprit, qui « souffle où il veut » (Jn 3, 8) et qui « était déjà à l’oeuvre avant la glorification du Christ » [43], lui qui « remplit le monde et qui, tenant unies toutes choses, a connaissance de chaque mot » (Sg 1, 7), nous invite à élargir notre regard pour contempler son action présente en tout temps et en tout lieu [44]. Moi-même, j’ai souvent renouvelé cette invitation et cela m’a guidé dans mes rencontres avec les peuples les plus divers. Les rapports de l’Eglise avec les autres religions sont inspirés par un double respect : « Respect pour l’homme dans sa quête de réponses aux questions les plus profondes de sa vie, et respect pour l’action de l’Esprit dans l’homme » [45]. La rencontre inter-religieuse d’Assise, si l’on écarte toute interprétation équivoque, a été l’occasion de redire ma conviction que « toute prière authentique est suscitée par l’Esprit Saint, qui est mystérieusement présent dans le coeur de tout homme » [46].

Ce même Esprit a agi dans l’Incarnation, dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus, et il agit dans l’Eglise. Il ne se substitue donc pas au Christ, et il ne remplit pas une sorte de vide, comme, suivant une hypothèse parfois avancée, il en existerait entre le Christ et le Logos. Ce que l’Esprit fait dans le coeur des hommes et dans l’histoire des peuples, dans les cultures et les religions, remplit une fonction de préparation évangélique [47] et cela ne peut pas être sans relation au Christ, le Verbe fait chair par l’action de l’Esprit, « afin que, homme parfait, il sauve tous les hommes et récapitule toutes choses en lui » [48].

L’action universelle de l’Esprit n’est pas à séparer de l’action particulière qu’il mène dans le corps du Christ qu’est l’Eglise. En effet, c’est toujours l’Esprit qui agit quand il vivifie l’Eglise et la pousse à annoncer le Christ, ou quand il répand et fait croître ses dons en tous les hommes et en tous les peuples, amenant l’Eglise à les découvrir, à les promouvoir et à les recevoir par le dialogue. Il faut accueillir toutes les formes de la présence de l’Esprit avec respect et reconnaissance, mais le discernement revient à l’Eglise à laquelle le Christ a donné son Esprit pour la mener vers la vérité tout entière (cf. Jn 16, 13).

L’action missionnaire n’en est qu’à ses débuts

30. Notre époque, alors que l’humanité est en mouvement et en recherche, exige une impulsion nouvelle dans l’action missionnaire de l’Eglise. Les horizons et les possibilités de la mission s’étendent et, nous les chrétiens, nous sommes appelés au courage apostolique, fondé sur la confiance dans l’Esprit. C’est lui le protagoniste de la mission !

Dans l’histoire de l’humanité, de nombreux tournants marquants ont stimulé le dynamisme missionnaire, et l’Eglise, guidée par l’Esprit, y a toujours répondu avec générosité et prévoyance. Et les fruits n’ont pas manqué. On a célébré récemment le millénaire de l’évangélisation de la Rus’ et des peuples slaves, tandis qu’on s’achemine vers la célébration du cinq centième anniversaire de l’évangélisation des Amériques. On a aussi célébré récemment le centenaire des premières missions de plusieurs pays d’Asie, d’Afrique et d’Océanie. L’Eglise doit affronter aujourd’hui de autres défis, en avançant vers de nouvelles frontières tant pour la première mission ad gentes que pour la nouvelle évangélisation de peuples qui ont déjà reçu l’annonce du Christ. Il est aujourd’hui demandé à tous les chrétiens, aux Eglises particulières et à l’Eglise universelle le même courage que celui qui animait les missionnaires du passé, la même disponibilité à écouter la voix de l’Esprit.

IV- Les horizons immenses de la mission « Ad Gentes »

31. Le Seigneur Jésus a envoyé ses Apôtres à toutes les personnes, à tous les peuples et en tous lieux de la terre. Dans la personne des Apôtres, l’Eglise a reçu une mission universelle, qui ne connaît pas de limites et concerne le salut dans toute sa richesse selon la plénitude de vie que le Christ est venu nous apporter (cf. Jn 10, 10) : elle a été « envoyée pour révéler et communiquer l’amour de Dieu à tous les hommes et à tous les peuples de la terre » [49].

Cette mission est unique, car elle a une seule origine et une seule finalité, mais elle comporte des tâches et des activités diverses. Tout d’abord, il y a l’activité missionnaire que nous appelons la mission ad gentes, par allusion au décret conciliaire ; il s’agit d’une activité primordiale de l’Eglise, une activité essentielle et jamais achevée. En effet, l’Eglise « ne peut esquiver la mission permanente qui est celle de porter l’Evangile à tous ceux-et ils sont des millions et des millions d’hommes et de femmes-qui ne connaissent pas encore le Christ rédempteur de l’homme. C’est la tâche la plus spécifiquement missionnaire que Jésus ait confiée et confie de nouveau chaque jour à son Eglise » [50].

Une situation religieuse complexe et mouvante

32. Nous nous trouvons aujourd’hui devant des situations religieuses très diverses et changeantes : les peuples bougent, les réalités sociales et religieuses, jadis claires et bien définies, évoluent actuellement et deviennent complexes. Il suffit d’évoquer ici certains phénomènes tels que l’urbanisation, les migrations massives, les mouvements de réfugiés, la déchristianisation de pays anciennement chrétiens , l’influence croissante de l’Evangile et de ses valeurs dans des pays dont les habitants, en très grande majorité, ne sont pas chrétiens, sans oublier le foisonnement des messianismes et des sectes religieuses. Il y a un bouleversement des situations religieuses et sociales qui rend difficile l’application effective de certaines distinctions et catégories ecclésiales jusque-là communément utilisées. Avant même le Concile, on disait de certaines grandes villes ou de terres chrétiennes qu’elles étaient devenues des « pays de mission » et la situation ne s’est certainement pas améliorée dans les années qui ont suivi.

D’autre part, l’activité missionnaire a produit des fruits en abondance dans toutes les parties du monde de telle sorte qu’il y existe des Eglises bien implantées, parfois avec tant de solidité et de maturité qu’elles peuvent à la fois pourvoir aux besoins de leurs propres communautés et envoyer des évangélisateurs dans d’autres Eglises et d’autres territoires. De là vient le contraste avec les régions de chrétienté ancienne qu’il est nécessaire de réévangéliser. Certains se demandent donc si l’on peut encore parler d’activité missionnaire spécifique ou de terrains délimités pour cette activité, ou bien si l’on ne doit pas admettre qu’il existe une situation missionnaire unique, face à laquelle il y a une unique mission, partout identique. Il est difficile d’interpréter cette réalité complexe et changeante par rapport au précepte de l’évangélisation, comme on le voit déjà dans le « vocabulaire missionnaire » : par exemple, il y a une certaine hésitation à utiliser les mots de « missions » et de « missionnaires » que l’on considère comme dépassés et chargés de résonances historiques négatives ; on préfère se servir du substantif « mission » au singulier et de l’adjectif « missionnaire » pour qualifier toute activité de l’Eglise.

Cet embarras est le signe d’un changement réel qui présente des aspects positifs. Ce qu’on appelle le retour ou le « rapatriement » des missions dans la mission de l’Eglise, l’introduction de la missiologie dans l’ecclésiologie et l’insertion de l’une et de l’autre dans le dessein trinitaire du salut, tout cela a donné un souffle nouveau à cette activité missionnaire, qui n’est plus conçue comme une tâche marginale de l’Eglise mais intégrée dans le coeur de sa vie comme un engagement fondamental de tout le Peuple de Dieu. Il faut néanmoins éviter de courir le risque de ramener au même niveau des situations très diverses et de réduire, voire de faire disparaître, la mission et les missionnaires ad gentes. Dire que toute l’Eglise est missionnaire n’exclut pas l’existence d’une mission spécifique ad gentes ; de même, dire que tous les catholiques doivent être missionnaires n’exclut pas mais, au contraire, demande qu’il y ait des « missionnaires ad gentes et à vie » par une vocation spécifique.

La mission « ad gentes » garde sa valeur

33. A l’intérieur de l’unique mission de l’Eglise, les différences dans les activités ne naissent pas de raisons intrinsèques à la mission elle-même mais des circonstances diverses dans lesquelles elle s’exerce [51]. En considérant le monde d’aujourd’hui du point de vue de l’évangélisation, nous pouvons distinguer trois situations.

Tout d’abord, celle à laquelle s’adresse l’activité missionnaire de l’Eglise : des peuples, des groupes humains, des contextes socio-culturels dans lesquels le Christ et son Evangile ne sont pas connus, ou dans lesquels il n’y a pas de communautés chrétiennes assez mûres pour pouvoir incarner la foi dans leur milieu et l’annoncer à d’autres groupes. Telle est, à proprement parler, la mission Ad gentes [52].

Il y a ensuite des communautés chrétiennes aux structures ecclésiales fortes et adaptées, à la foi et à la vie ferventes, qui rendent témoignage à l’Evangile de manière rayonnante dans leur milieu et qui prennent conscience du devoir de la mission universelle. En elles s’exerce l’activité pastorale de l’Eglise.

Il existe enfin une situation intermédiaire, surtout dans les pays de vieille tradition chrétienne mais parfois aussi dans les Eglises plus jeunes, où des groupes entiers de baptisés ont perdu le sens de la foi vivante ou vont jusqu’à ne plus se reconnaître comme membres de l’Eglise, en menant une existence éloignée du Christ et de son Evangile. Dans ce cas, il faut une « nouvelle évangélisation » ou une « réévangélisation ».

34. L’activité missionnaire spécifique, ou mission ad gentes, s’adresse « aux peuples et aux groupes humains qui ne croient pas encore au Christ », à a ceux qui sont loin du Christ« , chez qui l’Eglise »n’a pas encore été enracinée«  [53] et dont la culture n’a pas encore été imprégnée de l’Evangile [54]. Elle se distingue des autres activités de l’Eglise par le fait qu’elle s’adresse à des groupes et à des milieux non chrétiens parce que l’annonce de l’Evangile et la présence de l’Eglise y ont fait défaut ou ont été insuffisantes. Elle a donc pour caractère propre d’être une action d’annonce du Christ et de son Evangile, d’édification de l’Eglise locale et de promotion des valeurs du Royaume. La particularité de cette mission ad gentes vient de ce qu’elle s’adresse à des non-chrétiens. Il faut, par conséquent, éviter que cette » tâche plus spécifiquement missionnaire que Jésus a confiée et de nouveau confie chaque jour à son Eglise" [55] ne se dissolve dans la mission d’ensemble du peuple de Dieu tout entier et ne soit, de ce fait, négligée ou bien oubliée.

Par ailleurs, les frontières de la charge pastorale des fidèles, de la nouvelle évangélisation et de l’activité missionnaire spécifique ne sont pas nettement définissables et on ne saurait créer entre elles des barrières ou une compartimentation rigide. Il faut, néanmoins, rester tendu vers l’annonce de l’Evangile et la fondation de nouvelles Eglises dans les peuples et les groupes humains où il n’y en a pas encore, car telle est la tâche première de l’Eglise, envoyée à tous les peuples, jusqu’aux extrémités de la terre. Sans la mission ad gentes, cette dimension missionnaire de l’Eglise serait privée de sa signification fondamentale et de sa réalisation exemplaire.

De même, il est à noter qu’il existe une interdépendance réelle et croissante entre les différentes activités salvifiques de l’Eglise : chacune exerce une influence sur l’autre, la stimule et lui vient en aide. Le dynamisme missionnaire suscite des échanges entre les Eglises et les oriente vers le monde extérieur, avec des influences positives en tous sens. Les Eglises de vieille tradition chrétienne, par exemple, aux prises avec la lourde tâche de la nouvelle évangélisation, comprennent mieux qu’elles ne peuvent être missionnaires à l’égard des non-chrétiens d’autres pays ou d’autres continents si elles ne se préoccupent pas sérieusement des non-chrétiens de leurs pays : l’esprit missionnaire ad intra est un signe très sûr et un stimulant pour l’esprit missionnaire ad extra, et réciproquement.

A tous les peuples, malgré les difficultés

35. La mission ad gentes a devant elle une tâche immense qui n’est certes pas près d’arriver à son terme. Au contraire, tant du point de vue numérique, avec l’accroissement démographique, que du point de vue socioculturel, avec l’apparition de nouveaux types de relations et de nouveaux contacts comme avec les changements de situations, elle semble destinée à avoir des horizons encore plus étendus. La tâche d’annoncer Jésus Christ à tous les peuples s’avère immense et disproportionnée, compte tenu des forces humaines de l’Eglise.

Les difficultés semblent insurmontables et pourraient décourager s’il s’agissait d’une oeuvre purement humaine. Certains pays interdisent aux missionnaires d’entrer chez eux, d’autres interdisent non seulement l’évangélisation mais aussi les conversions et même le culte chrétien. Ailleurs, les obstacles sont d’ordre culturel : la transmission du message évangélique paraît dépourvue d’intérêt ou incompréhensible ; la conversion est perçue comme un abandon de son peuple et de sa culture.

36. Les difficultés internes ne manquent pas pour le peuple de Dieu ; ce sont même les plus douloureuses. Mon prédécesseur Paul VI faisait déjà remarquer en premier lieu « le manque de ferveur, d’autant plus grave qu’il vient du dedans ; il se manifeste dans la fatigue et le désenchantement, la routine et le désintérêt, et surtout le manque de joie et d’espérance » [56]. Les divisions du passé et du présent entre les chrétiens sont aussi de grands obstacles à l’esprit missionnaire de l’Eglise [57], la déchristianisation dans certains pays chrétiens, la diminution des vocations à l’apostolat, les contre-témoignages de fidèles et de communautés chrétiennes qui ne suivent pas le modèle du Christ dans leur vie. Mais l’un des motifs les plus graves du manque d’intérêt pour l’engagement missionnaire est une mentalité marquée par l’indifférentisme, malheureusement très répandue parmi les chrétiens, souvent fondée sur des conceptions théologiques inexactes et imprégnée d’un relativisme religieux qui porte à considérer que « toutes les religions se valent ». Nous pouvons ajouter - ainsi que le disait le même Pontife - qu’il existe aussi « des alibis qui peuvent nous détourner de l’évangélisation. Les plus insidieux sont certainement ceux pour lesquels on prétend trouver appui dans tel ou tel enseignement du Concile » [58].

A ce sujet, je recommande vivement aux théologiens et aux professionnels de la presse chrétienne de coopérer toujours davantage à la mission, afin de bien saisir le sens profond de leur tâche importante, en suivant la voie droite du sentire cum Ecclesia.

Les difficultés internes et externes ne doivent pas nous rendre pessimistes ou inactifs. Ce qui compte - ici comme en tout domaine de la vie chrétienne -, c’est la confiance qui vient de la foi, c’est-à-dire de la certitude que nous ne sommes pas nous-mêmes les protagonistes de la mission mais que c’est Jésus Christ et son Esprit. Nous ne sommes que des collaborateurs et, quand nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir, nous devons dire : « Nous sommes des serviteurs inutiles. Nous avons fait ce que nous devions faire » (Lc 17, 10).

Les domaines de la mission « ad gentes »

37. La mission ad gentes n’a pas de limites, en raison du précepte universel du Christ. On peut néanmoins distinguer différents domaines dans lesquels elle s’accomplit, de manière à tracer le tableau réel de la situation.

a) Les territoires

L’activité missionnaire a généralement été définie par rapport à des territoires précis. Le Concile Vatican II a reconnu la dimension territoriale de la mission ad gentes [59], importante aujourd’hui encore pour déterminer les responsabilités, les compétences et les limites géographiques de l’action. Il est vrai qu’à une mission universelle doit correspondre une perspective universelle : l’Eglise, en effet, ne peut accepter que des délimitations territoriales et des empêchements politiques fassent obstacle à sa présence missionnaire. Mais il est vrai, également, que l’activité missionnaire ad gentes, différente de la charge pastorale des fidèles et de la nouvelle évangélisation des non-pratiquants, s’exerce dans des territoires et pour des groupes humains bien déterminés.

La multiplication des jeunes Eglises à une époque récente ne doit pas faire illusion. Dans les territoires confiés à ces Eglises, surtout en Asie, mais aussi en Afrique, en Amérique latine et en Océanie, il existe de vastes régions qui n’ont pas été évangélisées : des peuples entiers et des espaces culturels de grande importance dans bon nombre de nations, n’ont pas encore été rejoints par l’annonce de l’Evangile et par la présence d’une Eglise locale [60]. Même dans des pays de tradition chrétienne, il existe des régions placées sous le régime spécifique de la mission ad gentes, des groupes humains et des contrées qui n’ont pas été touchés par l’Evangile. Dans ces pays aussi, ce n’est donc pas seulement une nouvelle évangélisation qui s’impose, mais, en certains cas, une première évangélisation [61].

Cependant, les situations ne sont pas homogènes. Tout en reconnaissant que les affirmations qui portent sur les responsabilités missionnaires de l’Eglise ne sont pas recevables si elles ne sont authentifiées par un sérieux engagement pour la nouvelle évangélisation dans les pays de vieille tradition chrétienne, il ne paraît pas juste de mettre sur le même plan la situation d’un peuple qui n’a jamais connu Jésus Christ et celle d’un autre qui l’a connu, accepté puis refusé, tout en continuant à vivre dans une culture qui a assimilé en grande partie les principes et les valeurs évangéliques. En ce qui concerne la foi, ce sont deux situations substantiellement différentes.

Ainsi, le critère géographique, même s’il n’est pas très précis et s’il est toujours provisoire, sert encore à préciser les frontières vers lesquelles doit se porter l’activité missionnaire. Il existe des pays et des aires géographiques et culturelles sans communauté chrétienne autochtone ; ailleurs, ces communautés sont si petites qu’elles ne constituent pas un signe clair de présence chrétienne ; il peut se faire aussi qu’elles manquent de dynamisme pour évangéliser leur société ou qu’elles appartiennent à des populations minoritaires qui ne sont pas intégrées dans la culture nationale dominante. Sur le continent asiatique en particulier, vers lequel devrait se diriger en priorité la mission ad gentes, les chrétiens sont en petite minorité, même si parfois on y constate des mouvements de conversion significatifs et de remarquables modes de présence chrétienne.

b) Mondes nouveaux et phénomènes sociaux nouveaux

Les transformations rapides et profondes qui caractérisent le monde d’aujourd’hui, notamment le Sud, exercent une forte influence sur le cadre de la mission : là où, auparavant, il y avait des situations humaines et sociales stables, tout se trouve aujourd’hui en mouvement. Que l’on pense, par exemple, à l’urbanisation et à la croissance massive des villes, surtout si la pression démographique est plus forte. D’ores et déjà, dans un bon nombre de pays, plus de la moitié de la population vit dans des mégapoles où les problèmes humains sont souvent aggravés par l’anonymat dans lequel se sentent plongées les multitudes.

Au cours des temps modernes, l’activité missionnaire s’est surtout déroulée dans des régions isolées, éloignées des centres civilisés et inaccessibles par suite des difficultés de communication, de langue, de climat. Aujourd’hui, l’image de la mission ad gentes est peut-être en train de changer : ses lieux privilégiés devraient être les grandes cités où apparaissent des moeurs nouvelles et de nouveaux modèles de vie, de nouvelles formes de culture et de communication qui, ensuite, influent sur l’ensemble de la population. Il est vrai que le « choix des plus petits » doit conduire à ne pas ignorer les groupes humains les plus marginaux ou les plus isolés, mais il n’en est pas moins vrai que l’on ne peut évangéliser les personnes ou les petits groupes en négligeant les centres où naît, pour ainsi dire, une humanité nouvelle avec de nouveaux modèles de développement. L’avenir des jeunes nations est en train de se forger dans les villes.

En parlant de l’avenir, on ne peut oublier les jeunes qui, dans de nombreux pays, constituent déjà plus de la moitié de la population. Comment faire parvenir le message du Christ aux jeunes non chrétiens qui sont l’avenir de continents entiers ? A l’évidence, les moyens ordinaires de la pastorale ne suffisent plus : il faut des associations et des institutions, des groupes et des centres de jeunes, des initiatives culturelles et sociales pour les jeunes. Voilà un domaine où les Mouvements ecclésiaux modernes trouvent un ample champ d’action.

Parmi les grandes mutations du monde contemporain, les migrations ont produit un phénomène nouveau : les non-chrétiens arrivent en grand nombre dans les pays de vieille tradition chrétienne, créant des occasions nouvelles de contacts et d’échanges culturels, invitant l’Eglise à l’accueil, au dialogue, à l’assistance, en un mot, à la fraternité. Parmi les migrants, les réfugiés occupent une place tout à fait particulière et méritent la plus grande attention. Ils sont maintenant des millions et des millions dans le monde et ne cessent d’augmenter : ils ont fui des situations d’oppression politique et de misère inhumaine, de famine et de sécheresse qui ont pris des proportions catastrophiques. L’Eglise doit les indure dans le champ de sa sollicitude apostolique.

Enfin, on peut rappeler les situations de pauvreté, souvent intolérable, qui se créent dans de nombreux pays et sont fréquemment à l’origine de migrations massives. Ces situations inhumaines constituent un défi pour la communauté de ceux qui croient au Christ : l’annonce du Christ et du Règne de Dieu doit devenir un moyen de rachat humain pour ces populations.

c) Aires culturelles ou aréopages modernes

Paul, après avoir prêche dans de nombreux endroits, parvient à Athènes et se rend à l’Aréopage où il annonce l’Evangile en utilisant un langage adapté et compréhensible dans ce milieu (cf. Ac 17, 22-31). L’Aréopage représentait alors le centre de la culture des Athéniens instruits et il peut aujourd’hui être pris comme symbole des nouveaux milieux où l’on doit proclamer l’Evangile.

Le premier aréopage des temps modernes est le monde de la communication, qui donne une unité à l’humanité en faisant d’elle, comme on dit, « un grand village ». Les médias ont pris une telle importance qu’ils sont, pour beaucoup de gens, le moyen principal d’information et de formation ; ils guident et inspirent les comportements individuels, familiaux et sociaux. Ce sont surtout les nouvelles générations qui grandissent dans un monde conditionné par les médias. On a peut-être un peu négligé cet aréopage. On privilégie généralement d’autres moyens d’annonce évangélique et de formation, tandis que les médias sont laissés à l’initiative des particuliers ou de petits groupes et n’entrent dans la programmation pastorale que de manière secondaire. L’engagement dans les médias, toutefois, n’a pas pour seul but de démultiplier l’annonce. Il s’agit d’une réalité plus profonde car l’évangélisation même de la culture moderne dépend en grande partie de leur influence. Il ne suffit donc pas de les utiliser pour assurer la diffusion du message chrétien et de l’enseignement de l’Eglise, mais il faut intégrer le message dans cette « nouvelle culture » créée par les moyens de communication modernes. C’est un problème complexe car, sans même parler de son contenu, cette culture vient précisément de ce qu’il existe de nouveaux modes de communiquer avec de nouveaux langages, de nouvelles techniques, de nouveaux comportements. Mon prédécesseur Paul VI disait que « la rupture entre Evangile et culture est sans doute le drame de notre époque » [62] ; le domaine de la communication actuelle vient pleinement confirmer ce jugement.

Il existe, dans le monde moderne, beaucoup d’autres aréopages vers lesquels il faut orienter l’activité missionnaire de l’Eglise. Par exemple, l’engagement pour la paix, le développement et la libération des peuples, les droits de l’homme et des peuples, surtout ceux des minorités, la promotion de la femme et de l’enfant, la sauvegarde de la création, autant de domaines à éclairer par la lumière de l’Evangile.

En outre, il faut rappeler le très vaste aréopage de la culture, de la recherche scientifique, des rapports internationaux qui favorisent le dialogue et conduisent à de nouveaux projets de vie. Il faut être attentif à ces réalités modernes et y attacher de l’importance. Les hommes ont le sentiment d’être comme des marins sur la mer de la vie, appelés à une unité et à une solidarité toujours plus grandes. Les solutions des problèmes posés par l’existence doivent être étudiées, discutées, mises à l’épreuve avec le concours de tous. Voilà pourquoi les organismes et les rassemblements internationaux prennent toujours plus d’importance dans de nombreux secteurs de la vie humaine, de la culture à la politique, de l’économie à la recherche. Les chrétiens qui vivent et travaillent à ce niveau international se rappelleront toujours qu’ils doivent témoigner de l’Evangile.

38. Notre époque est tout à la fois dramatique et fascinante. Tandis que, d’un côté, les hommes semblent rechercher ardemment la prospérité matérielle et se plonger toujours davantage dans le matérialisme de la consommation, d’un autre côté, on voit surgir une angoissante quête du sens, un besoin d’intériorité, un désir d’apprendre des formes et des méthodes nouvelles de concentration et de prière. Dans les cultures imprégnées de religiosité, mais aussi dans les sociétés sécularisées, on recherche la dimension spirituelle de la vie comme antidote à la déshumanisation. Le phénomène que l’on nomme « retour du religieux » n’est pas sans ambiguïté, mais il contient un appel. L’Eglise a un immense patrimoine spirituel à offrir à l’humanité dans le Christ qui se proclame a la Voie, la Vérité et la Vie" (Jn 14, 6). C’est la voie chrétienne qui mène à la rencontre de Dieu, à la prière, à l’ascèse, à la découverte du sens de la vie. Voilà encore un aréopage à évangéliser.

Fidélité au Christ et promotion de la liberté humaine

39. Toutes les formes de l’activité missionnaire sont marquées par la conscience que l’on favorise la liberté de l’homme en lui annonçant Jésus Christ. L’Eglise doit être fidèle au Christ, dont elle est le corps et dont elle poursuit la mission. Il est nécessaire qu’elle « suive la même route que le Christ, la route de la pauvreté, de l’obéissance, du service et de l’immolation de soi jusqu’à la mort, dont il est sorti victorieux par sa résurrection » [63]. L’Eglise doit donc tout faire pour déployer sa mission dans le monde et atteindre tous les peuples ; elle en a aussi le droit, qui lui a été donné par Dieu pour la mise en oeuvre de son plan. La liberté religieuse, parfois encore limitée ou restreinte, est la condition et la garantie de toutes les libertés qui fondent le bien commun des personnes et des peuples. Il faut souhaiter que la véritable liberté religieuse soit accordée à tous en tout lieu, et l’Eglise s’y emploie dans les différents pays, surtout dans les pays à majorité catholique où elle a une plus grande influence. Cependant, il ne s’agit pas d’une question de religion de la majorité ou de la minorité, mais bien d’un droit inaliénable de toute personne humaine.

D’autre part, l’Eglise s’adresse à l’homme dans l’entier respect de sa liberté [64] : la mission ne restreint pas la liberté, mais elle la favorise. L’Eglise propose, elle n’impose rien : elle respecte les personnes et les cultures, et elle s’arrête devant l’autel de la conscience. A ceux qui s’opposent, sous les prétextes les plus variés, à son activité missionnaire, l’Eglise répète : Ouvrez les portes au Christ !

Je m’adresse à toutes les Eglises particulières, jeunes et anciennes. Le monde est en train de s’unifier toujours davantage l’esprit de l’Evangile doit conduire à surmonter les barrières des cultures, des nationalismes, écartant toute fermeture. Benoît XV donnait déjà cet avertissement aux missionnaires de son époque : ne jamais « oublier sa dignité personnelle au point de penser davantage à sa patrie terrestre qu’à celle du ciel » [65]. La même recommandation vaut aujourd’hui pour les Eglises particulières : ouvrez les portes aux missionnaires, car « toute Eglise particulière qui se couperait volontairement de l’Eglise universelle perdrait sa référence au dessein de Dieu ; elle s’appauvrirait dans sa dimension ecclésiale » [66].

Orienter l’attention vers le Sud et vers l’Est

40. L’activité missionnaire représente aujourd’hui encore le plus grand des défis pour l’Eglise. Tandis que nous nous approchons de la fin du deuxième millénaire de la Rédemption, il devient toujours plus évident que les nations qui n’ont pas encore reçu la première annonce du Christ constituent la majeure partie de l’humanité. Le bilan de l’activité missionnaire des temps modernes est certes positif : l’Eglise a été établie sur tous les continents, et même la majorité des fidèles et des Eglises particulières ne se trouve plus aujourd’hui dans la vieille Europe, mais sur les continents que les missionnaires ont ouverts à la foi.

Il demeure, toutefois, que les « extrémités de la terre » où l’on doit porter l’Evangile reculent toujours davantage et la parole de Tertullien, selon laquelle l’Evangile a été annoncé à toute la terre et à tous les peuples [67], est bien loin de se vérifier dans les faits : la mission ad gentes n’en est encore qu’à ses débuts. De nouveaux peuples font leur entrée sur la scène mondiale et ils ont le droit, eux aussi, de recevoir l’annonce du salut. La croissance démographique du Sud et de l’Est, dans des pays non chrétiens, fait augmenter continuellement le nombre des personnes qui ignorent la Rédemption opérée par le Christ.

Il faut orienter l’attention missionnaire vers les aires géographiques et vers les milieux culturels qui sont restés à l’écart de l’influence de l’Evangile. Tous ceux qui croient au Christ doivent éprouver, comme partie intégrante de leur foi, le zèle apostolique de transmettre aux autres la joie et la lumière de la foi. Ce zèle doit devenir pour ainsi dire une faim et une soif de faire connaître le Seigneur, dès lors que le regard se porte sur les horizons immenses du monde non chrétien.

V- Les voies de la mission

41. « L’activité missionnaire n’est rien d’autre, elle n’est rien de moins que la manifestation du dessein de Dieu, son épiphanie et sa réalisation dans le monde et son histoire, dans laquelle Dieu conduit clairement à son terme, au moyen de la mission, l’histoire du salut » [68]. Quels sont les chemins suivis par l’Eglise pour arriver à ce résultat ?

La mission est une réalité globale, mais complexe, qui s’accomplit de différentes manières dont certaines ont une importance particulière dans la situation actuelle de l’Eglise et du monde.

La première forme d’évangélisation est le témoignage

42. L’homme contemporain croit plus les témoins que les maîtres [69], l’expérience que la doctrine, la vie et les faits que les théories. Première forme de la mission, le témoignage de la vie chrétienne est aussi irremplaçable. Le Christ, dont nous continuons la mission, est le « témoin » par excellence (cf. Ap 1, 5 ; 3, 14) et le modèle du témoignage chrétien. L’Esprit Saint accompagne l’Eglise dans son cheminement et l’associe au témoignage qu’Il rend au Christ (cf. Jn 15, 26-27).

La première forme de témoignage est la vie même du missionnaire, de la famille chrétienne et de la communauté ecclésiale, qui rend visible un nouveau mode de comportement. Le missionnaire qui, malgré toutes ses limites et ses imperfections humaines, vit avec simplicité à l’exemple du Christ est un signe de Dieu et des réalités transcendantes. Mais tous dans l’Eglise, en s’efforçant d’imiter le divin Maître, peuvent et doivent donner ce témoignage [70] ; dans bien des cas, c’est la seule façon possible d’être missionnaire.

Le témoignage évangélique auquel le monde est le plus sensible est celui de l’attention aux personnes et de la charité envers les pauvres, les petits et ceux qui souffrent. La gratuité de cette attitude et de ces actions, qui contrastent profondément avec l’égoïsme présent en l’homme, suscite des interrogations précises qui orientent vers Dieu et vers l’Evangile. De même, l’engagement pour la paix, la justice, les droits de l’homme, la promotion de la personne humaine est un témoignage évangélique dans la mesure où il est une marque d’attention aux personnes et où il tend vers le développement intégral de l’homme [71].

43. Les chrétiens et les communautés chrétiennes sont profondément intégrés à la vie de leurs peuples, et ils sont des signes évangéliques par la fidélité à leur patrie, à leur peuple, à leur culture nationale, tout en gardant la liberté que le Christ leur a acquise. Le christianisme est ouvert à la fraternité universelle, parce que tous les hommes sont fils du même Père et frères dans le Christ.

L’Eglise est appelée à rendre son témoignage au Christ en prenant des positions courageuses et prophétiques face à la corruption du pouvoir politique ou économique ; en ne recherchant ni la gloire ni les biens matériels ; en utilisant ce qu’elle possède pour servir les plus pauvres, et en imitant la simplicité de la vie du Christ. L’Eglise et les missionnaires doivent donner également le témoignage de l’humilité, d’abord envers eux-mêmes, en devenant capables d’un examen de conscience au niveau personnel et communautaire, afin de corriger dans leurs comportements ce qui s’oppose à l’Evangile et défigure le visage du Christ.

La première annonce du Christ Sauveur

44. L’annonce a, en permanence, la priorité dans la mission. L’Eglise ne peut se soustraire au mandat explicite du Christ, elle ne peut pas priver les hommes de la Bonne Nouvelle qu’ils sont aimés de Dieu et sauvés par lui. « L’évangélisation contiendra aussi toujours - base, centre et sommet à la fois de son dynamisme - une claire proclamation que, en Jésus Christ …], le salut est offert à tout homme, comme don de grâce et miséricorde de Dieu » [72]. Toutes les formes de l’activité missionnaire tendent à cette proclamation qui révèle et introduit dans le mystère caché depuis les siècles et dévoilé dans le Christ (cf. Ep 3, 3-9 ; Col 1, 25-29), mystère qui est au coeur de la mission et de la vie de l’Eglise, et qui forme le pivot de toute l’évangélisation.

Dans la réalité complexe de la mission, la première annonce a un rôle central et irremplaçable parce qu’elle introduit « dans le mystère de l’amour de Dieu, qui appelle à nouer des rapports personnels avec lui dans le Christ » [73] et qu’elle ouvre la voie à la conversion. La foi naît de l’annonce et toute communauté ecclésiale tire son origine et sa vie de la réponse personnelle de chaque fidèle à cette annonce [74]. De même que l’économie du salut est centrée sur le Christ, de même l’activité missionnaire tend à la proclamation de son mystère.

L’annonce a pour objet le Christ crucifié, mort et ressuscité : en lui s’accomplit la pleine et authentique libération du mal, du péché et de la mort ; en lui, Dieu donne la « vie nouvelle », divine et éternelle. Telle est la Bonne Nouvelle qui transforme l’homme et l’histoire de l’humanité et que tous les peuples ont le droit de connaître. Cette annonce doit être faite dans le contexte de la vie de l’homme et des peuples qui la reçoivent. Elle doit également être faite avec une attitude d’amour et d’estime envers celui qui écoute, dans un langage concret et adapté aux circonstances. Dans cette annonce, l’Esprit est à l’oeuvre et instaure une communion entre le missionnaire et les auditeurs, ce qui est possible dans la mesure où ils communient entre eux, par le Christ, avec le Père [75].

45. L’annonce n’est jamais une action personnelle, car elle est faite en union avec toute la communauté ecclésiale. Le missionnaire est présent et agit en vertu d’un mandat reçu et, même s’il est seul, il est rattaché par des liens invisibles mais profonds à l’activité évangélisatrice de toute l’Eglise [76]. Tôt ou tard, les auditeurs entrevoient derrière lui la communauté qui l’a envoyé et le soutient.

L’annonce est animée par la foi, qui donne au missionnaire de l’enthousiasme et de la ferveur. Pour définir cette attitude, comme on l’a déjà dit, les Actes emploient le terme parrhesia qui signifie parler avec hardiesse et courage ; ce terme se trouve dans saint Paul : « Notre Dieu nous a accordé de prêcher en toute hardiesse devant vous l’Evangile de Dieu, au milieu d’une lutte pénible » (1 Th 2, 2). « Priez aussi pour moi, afin qu’il me soit donné d’ouvrir la bouche pour parler et d’annoncer hardiment le Mystère de l’Evangile, dont je suis l’ambassadeur dans mes chaînes obtenez-moi la hardiesse d’en parler comme je le dois » (Ep 6, 19-20).

Dans l’annonce du Christ aux non-chrétiens, le missionnaire est convaincu qu’il existe déjà, tant chez les individus que chez les peuples, grâce à l’action de l’Esprit, une attente, même inconsciente, de connaître la vérité sur Dieu, sur l’homme, sur la voie qui mène à la libération du péché et de la mort. L’enthousiasme à annoncer le Christ vient de la conviction que l’on répond à cette attente ; c’est pourquoi le missionnaire ne se décourage pas ni ne renonce à son témoignage, même s’il est appelé à manifester sa foi dans un milieu hostile ou indifférent. Il sait que l’Esprit du Père parle en lui (cf. Mt 10, 17-20 ; Lc 12, 11-12) et il peut redire avec les Apôtres : « Nous sommes témoins de ces choses, nous et l’Esprit Saint » (Ac 5, 32). Il sait qu’il n’annonce pas une vérité humaine, mais la « Parole de Dieu », qui a une puissance intrinsèque et mystérieuse (cf. Rm 1, 16).

La preuve suprême est le don de la vie jusqu’à l’acceptation de la mort pour témoigner de la foi au Christ. Comme toujours dans l’histoire chrétienne, les « martyrs », c’est-à-dire les témoins, sont nombreux et ils sont indispensables à la marche de l’Evangile. A notre époque aussi, il en est beaucoup : évêques, prêtres, religieux et religieuses, laïcs, parfois héros inconnus, qui donnent leur vie en témoignage de la foi. Ce sont eux les messagers et les témoins par excellence.

Conversion et baptême

46. L’annonce de la Parole de Dieu est ordonnée à laconversion chrétienne, c’est-à-dire à l’adhésion pleine et sincère au Christ et à son Evangile par la foi. La conversion est un don de Dieu, une action de la Trinité : c’est l’Esprit qui ouvre les portes des coeurs afin que les hommes puissent croire au Seigneur et « le confesser » (1 Co 12, 3). De celui qui s’approche de lui par la foi, Jésus dit : « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » (Jn 6, 44).

La conversion s’exprime dès le début par une foi totale et radicale qui ne pose ni limites ni délais au don de Dieu. En même tem