Les Droits de l’Homme : vérités chrétiennes devenues folles ? Fruits du siècle des Lumières et de la Révolution Française ? Historiquement, la Déclaration des Drois de l’Homme est née en dehors de l’Eglise, a été longtemps refusée par elle. Tous, dans notre combat pour les Drois de l’Homme, nous nous retrouvons au coude à coude avec des femmes et des hommes qui ne se réclament pas de la foi.
Dans ce combat, nous nous référons à des Déclarations, à des textes juridiques, perfectibles au cours des années, résultat de circonstances historiques, de discussions, de compromis.
Nous ne confondons pas ces textes avec la parole de Dieu et nous ne cherchons pas dans la Parole de Dien des justifications à nos engagements. Cependant, pour nous chrétiens, la Bible est source d’inspiration et de dynamisme.
Certains ont essayé de mettre en parallèle articles de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1948 et textes bibliques. Nous allons plutôt nous arrêter sur quelques grandes affirmations de la Bible, les courants qui la traversent, les textes auxquels nous nous référons spontannément dans nos engagements pour les Droits de l’Homme. D’autres lectures sont possibles ; tant mieux, si ce document nous y invite !
A travers l’Ancien Testament, Dieu se révèle comme le Dieu qui libère, qui fait Alliance. Il est le Dieu de la Vie et le Dieu des pauvres, C’est comme à tâtons, à travers des avancées et des reculs, que le peuple d’Israël découvre son Visage Jésus viendra« accomplir » cette révélation.
Le texte fondateur du Peuple de Dieu est celui de l’Exode.
La première fois que Dieu prend la Parole, c’est pour dénoncer l’humiliation, l’esclavage et l’oppression de son peuple : « J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier… Va maintenant, je t’envoie vers Pharaon, fais sortir d’Egypte mon peuple… » (Ex. 3,7-10), et Il révèle son Nom, précisément à partir de sa décision d’intervenir dans l’Histoire en donnant à Moïse la mission de libérer son Peuple. Yahweh restera pour toujours « Celui qui nous a fait sortir d’Egypte à main forte et à bras étendu » (Deut. 6,20 - 25 ; 26, 4 - 9 ; Amos 3,12 …) et cette mémoire fortifiera Israël tout au long de son histoire. Regardant le passage de la Mer Rouge dans le film « les Dix Commandements », un Africain catéchumène s’écriait : « Dieu ne veut pas d’esclaves, ll nous veut libres ! »,
Dieu appelle les Hébreux libérés de l’esclavage à devenir son Peuple ; Il fait appel à sa responsabilité, Il reconnaît sa dignité et Il en fait son partenaire. Et la longue histoire d’Israël, jalonnée de fautes, d’idolâtrie, de guerres et de violences, nous apprend à ne jamais désespérer de l’Homme. Sans cesse, il doit être appelé pelé à se libérer de l’esclavage pour devenir Peuple de Dieu.
Ce peuple, pour vivre dans l’Alliance, a besoin d’un Code. Ce code lui enseigne :
Il invite à ne pas se coucher sans avoir payé son salaire à l’ouvrier, à ne pas garder durant la nuit le manteau pris en gage… (Ex. 21 et 22 ; Lev.19 ; Deut. 24). Les prophètes, les psaumes lient toujours la fidélité au vrai Dieu et le respect du Code de l’Alliance.
Remettons-nous devant cette jubilation de Dieu ; dans la Genèse, au fur et à mesure que la vie se manifeste et foisonne : « et Dieu vit que cela était bon » (chapitre l). Couronnement de cette oeuvre de création, Dieu « fit l’Homme à son image et ressemblance » (chapitre 1, verset 26), Ce texte est à la source de la légitimation biblique des différentes approches des Droits de l’Homme, qu’elles soient de traditions catholiques, protestantes ou orthodoxes : « Nous devons regarder tout être humain, fut-il le plus méprisé aux yeux des hommes, comme la créature irremplaçable et l’image même de notre Dieu », (Déclaration oecuménique pour le 30ème anniversaire de la DUDH).
L’Homme, homme et femme, est le seul être vivant dont on nous dit qu’il est créé à l’image de Dieu. Ceci lui confère une dignité que n’ont pas les autres êtres vivants. Il est situé par Dieu comme un vis-à-vis, à qui Dieu s’adresse, Il lui parle, Il lui confie la gérance de la création. Le meilleur commentaire de cette phrase de la Genèse (1, 26) est le Psaume 8 :
"Qu’est-ce que l’homme que Tu penses à lui,
le fils d’un homme que Tu en prennes souci !
Tu l’as voulu un peu moindre qu’un Dieu,
le couronnant de gloire et d’honneur ;
Tu l’établis sur les oeuvres de Tes mains,
Tu mets toute chose à ses pieds« Certes, Dieu est le Tout Autre, Celui qu’on ne peut voir et qu’on ne peut nommer, Celui sur qui on ne peut mettre la main : »Tu ne pourras voir ma Face, car l’homme ne peut voir Dieu sans mourir.« (Ex..33, 20), mais chaque être créé à son image et ressemblance est aussi un Autre, un Tu mystérieux dont la vie doit être respectée : »Et pour les hommes entre eux, je demanderai compte à chacun de la vie de son frère. Qui verse le sang de l’homme, par l’homme verra son sang versé car à l’image de Dieu, Dieu a fait l’homme« (Gen. 9, 5 - 6). L’on ne peut respecter Dieu si l’on ne respecte pas celui qui est à son image. »Qui donc est Dieu que nul ne peut aimer
s’il n’aime l’homme ?
Qui donc est Dieu qu’on peut si tort blesser
en blessant l’homme !"
(Hymne Temps Présent L 82)
Dieu propose à son peuple les « chemins de la Vie » (Deut. 30, 15 ; Jer. 21, 8 ; Pr. 2,19 ; Ps 16,11) et ces chemins sont ceux de la justice car « la justice conduit à la vie » (Pr. 11,19)
Respecter la Vie, c’est aussi respecter tout ce qui permet la vie : « Croire en ce Dieu de Vie, c’est croire à l’amour, à la justice, à la paix, à la vérité et à la plénitude de l’existence humaine. C’est aussi dénoncer les causes de la déshumanisation des peuples du Tiers-Monde et combattre les systèmes qui amoindrissent ou font s’éteindre tant de vies humaines » (Déclaration des théologiens des Tiers-Mondes, New-Delhi, 1983, n° 52).
Dans tout l’Ancien Testament retentit le cri des pauvres, Dieu l’entend. En langage biblique, les pauvres ce sont les petites gens sans ressources, mais surtout sans recours ni défense devant le riche ou le puissant qui les opprime et les exploite ; ce sont la veuve et l’orphelin, le salarié et le travailleur immigré, l’aveugle et l’estropié.
Dans tout l’Ancien Orient, c’est traditionnellement la responsabilité du roi de « faire justice » à ces pauvres, c’est-à-dire de les défendre et, au besoin, de les venger contre leurs oppresseurs ; le rôle du pouvoir politique est de protéger les petits, les autres ne se défendant que trop bien par eux-mêmes ! Mais, en Israël, c’est Dieu qui est « le Roi » ; si son Règne n’est pas encore pleinement manifesté, s’il est attendu pour le temps du Messie ou pour le temps de la fin, il n’en existe pas moins déjà ; aussi, le souci des pauvres est-il d’abord le fait de Dieu ; les humiliés, les miséreux, les infirmes, tous ceux-là sont les privilégiés de Dieu, et non pas en vertu de quelque mérite de leur part qui leur vaudrait la faveur divine, mais simplement parce que le Seigneur est par définition leur défenseur attitré ; II est celui qui « rend justice aux opprimés, donne aux affamés du pain, protège l’étranger, soutient la veuve et l’orphelin » (Ps.146, 7 - 9).
C’est là comme son autre carte de visite. Et c’est parce que la préoccupation du pauvre est un attribut de Dieu qu’elle constitue un devoir pour les gouvernants d’abord, mais aussi pour tout israélite : « Tu n’exploiteras ni n’opprimeras l’émigré, car vous avez été des émigrés au pays d’Egypte. Vous ne maltraiterez aucune veuve ni aucun orphelin. Si tu le maltraites et s’il crie vers Moi, j’entendrai son cri, ma colère s’enflammera, je vous tuerai par l’épée ; vos femmes seront veuves et vos fils orphelins » (Ex.22, 20-23) - (J. Peron, Conférence à l’ACAT, l’Arbresles, mars1982),
C’est par rapport au pauvre que se joue la fidélité à l’Alliance ; les prophètes le rappelleront sans cesse, dénonçant l’injustice aussi fortement que l’idolâtrie (cf. Amos, Isaïe 3, 13 - 26 ;10,1-2…).
Jésus, nouvel Adam est, Lui, « l’image visible du Dieu invisible, le Premier-Né de toute créature » (Col. 1,15). Désormais, la vocation de l’être humain sera de devenir en tout « conforme à l’image du Fils » (Rom. 8,29)
Il est le nouveau Moïse (cf. la fuite en Egypte, le Sermon sur la montagne, la Transfiguration…). Il est venu annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimé, en liberté, proclamer une année de grâce par le Seigneur" (Luc 4, 18 - 19). Ses guérisons sont des signes que ce ne sont pas là des promesses vaines. Il y a un lien entre révélation et libération.
L’annonce de l’Evangile est libératrice, créatrice de temps nouveaux, et met l’homme en route avec d’autres. Dieu est entré dans l’Histoire pour nous envoyer libérer Son Peuple, pour écrire l’histoire avec nous.
L’espérance d’entrer un jour dans la Terre promise, celle où « il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni souffrance » (Apoc. 21, 4), bien loin d’être un opium, casse la fatalité et crée une dynamique.
C’est aujourd’hui que nous avons à bâtir cette Terre ; l’Histoire a un sens et nous pouvons en être acteurs !
En Jésus, Dieu devient semblable à l’homme ; en Lui, se noue l’Alliance entre Dieu et l’Humanité. Jésus s’identifie à toute personne humaine, à tous ceux et celles dont les droits fondamentaux ne sont pas respectés. Le Salut se joue là, la rencontre avec Dieu se joue dans la rencontre avec les affamés et les assoiffés, ceux qui sont nus, les malades, les étrangers, les prisonniers : « Tout ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à Moi que vous le faites. » (cf. Mt 25).
Montrant Jésus humilié, rejeté, bafoué, condamné à mort, couronné d’épines, Pilate s’exclame : « Voici l’Homme ». Comme en écho lui répond la voix du Centurion : « Vraiment, cet Homme était le Fils de Dieu ».
Voir en tout homme humilié, rejeté, torturé, un Fils de Dieu, mieux Le Fils de Dieu, y-a-t-il motivation plus urgente pour défendre les droits de cet homme-là ?
En même temps, Jésus fait confiance à cet homme, si faible et pécheur soit-il : « Le roseau froissé, II ne le brisera pas, et la mèche fumante, II ne l’éteindra pas » (Mt. 12, 20).
« Lui qui est de condition divine… Il s’est dépouillé prenant la condition de serviteur… » (Phil. 2, 6- 7).
Refusant un messianisme de puissance, Jésus n’appuie sa mission ni sur le pouvoir politique, ni sur les riches et le pouvoir économique, ni sur les forces armées, ni même sur le pouvoir religieux.
Venu pour servir, il se met au service des plus petits. Nous le voyons dans le choix de ses apôtres, dans sa pratique quotidienne avec les foules, les malades, les pécheurs.
Il donne en exemple, en parabole de son Royaume, les petits enfants, la Cananéenne qui demande les miettes de la table des enfants, la pauvre veuve qui donne son obole, le Samaritain qui se fait le prochain de l’homme abandonné sur la route, la Samaritaine, le publicain et la femme de mauvaise vie. A chacun, II restitue sa dignité. Il admire la foi de la Cananéenne, l’aptitude des petits enfants à entrer dans le Royaume, la générosité de la pauvre veuve et celle du Sa-maritain, la vérité de la Samaritaine et son désir, l’amour de la prostituée. Ceux qu’Il guérit, II les sort de leur exclusion : l’aveugle Bar Timée qui, d’assis seul au bord de la route, se met à Le suivre dans la foule, les lépreux envoyés au prêtre pour faire constater leur guérison, le démonique gérasénien renvoyé prêcher dans sa ville.
Des bergers au bon larron, les exclus sont invités à reconnaître Jésus et à devenir ses disciples.
"Jésus meurt pour témoigner du sérieux avec lequel on doit respecter autrui et libérer le faible. Jésus meurt pour que la justice advienne, et sa mort violente atteste l’inhumanité de nos sociétés, elle dénonce l’illusion qui consiste à croire qu’on puisse s’assurer une oasis de bonheur et de bien-être si l’on se moque d’autrui ou si on le laisse exploiter. Jésus ne béatifie pas les pauvres parce qu’ils sont pauvres, mais parce qu’ils n’oppriment pas.
Il dit bienheureux les persécutés, non parce que persécutés, mais parce qu’ils ne persécutent pas. Les Béatitudes, en désignant le faible, le pauvre, l’opprimé comme les bénéficiaires du Royaume révèlent l’illogisme de nos sociétés violentes, elles ne justifient pas la souffrance et le malheur, La croix blesse l’illusion où nous voulons nous tenir que l’humain est déjà donné : il existe l’inhumain, l’humain est encore à faire advenir, et si sa naissance est douloureuse, c’est que l’inhumain nous enserre de toutes parts…
La Croix de Jésus est prophétie : l’humain nait par la médiation d’un douloureux enfantement. L’humain n’est ni spontané, ni naturel ; il est le résultat d’un effort constant pour maîtriser la violence qui couve dans toutes les relations humaines " (Ch. Duquoc, Revue Concilium, n° 175, p.119).
Les Droits de l’Homme passent par tout un travail pour humaniser le monde, les sociétés, pour construire un monde plus juste. Chacun à sa place, peut le faire et on ne peut le faire qu’ensemble, qu’avec d’autres, avec le plus grand nombre possible.
La Parole de Dieu ne nous laisse pas en repos : elle est lumière, force, provocation à aller toujours plus loin pour défendre la dignité de cet homme, cette femme, cet enfant, cette humanité qui ont tant de prix aux yeux de Dieu.
Quand nous luttons pour les Droits de l’Homme, nous sommes disciples de Celui qui veut que nous ayons « la vie et la vie en abondance » (J, 10,10). parce qu’il se présente comme « source jaillissant en Vie Eternelle » (Jn 4,14), comme « pain de Vie » (Jn 6,35), comme « Celui qui donne la Vie au monde » (Jn 6, 33 et 51). Il met en nos coeurs le désir de voir la vie respectée en chacun de ses frères.
"A travers la résurrection, l’Homme est appelé à devenir un homme nouveau. En Jésus se levant du tombeau, l’humanité est guiérie. Voilà l’homme remis en marche pour qu’il naisse toujours davantage à lui-même.
Toutes les barrières humaines à la vie, toutes les discriminations sont relativisées : « Il n’y a plus ni juif, ni grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car touis vous n’êtes qu’Un dans le Christ » (Gal. 3,28). L’Eglise est la communauté de l’homme nouveau et du monde nouveau inaugurés par la résurrection. Le défi, c’est la pratique du monde nouveau."
(B. Chenu)