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L’abolition de l’esclavage
Conséquences de l’esclavage aux Antilles

Cette intervention ne se présente pas comme une recherche au niveau de l’histoire, de la sociologie, de l’économie; elle se veut modeste et limitée : la réflexion d’un homme qui, tenant compte des données que lui fournissent les différentes sciences, essaie de cerner les conséquences de l’esclavage et ainsi d’éclairer l’aujourd’hui par un passé dont nous sommes tributaires.

Préliminaires

Il me semble utile de faire les rappels suivants :

1) L’esclavage a été un fait majeur et massif de notre histoire, pendant plus de 2 siècles. Pour en détecter les conséquences on doit aussi prendre en compte deux autres faits qui lui sont intimement liés : le racisme et le colonialisme. Il y a eu corrélation constante, étroite et interne entre ces trois phénomènes; et il est parfois difficile d’attribuer à l’un plutôt qu’à l’autre tel aspect de notre comportement actuel.

2) L’esclavage a été un élément structurel de notre société antillaise. L’illustration la plus claire en est le Code Noir; la volonté royale lui donnait valeur légale. Qui dit code, dit référence quasi normative, n’est-ce pas ?

3) La société dans laquelle l’esclavage s’est développée se voulait à la fois des références culturelles occidentales européennes, blanches et des références religieuses chrétiennes en lien et consonance avec le groupe Eglise, catholique surtout, dont l’évangile est la charte de vie.

4) Dans cette société on constate et on repère :

  • la protestation active (ex. Dugoujon) ou rationnelle (ex. Epiphane de Moirans, dans sa thèse de 1682 « La liberté des esclaves ou défense juridique de la liberté naturelle des esclaves ») de chrétiens contre la pratique esclavagiste.
  • La connivence fréquente, le silence complice ou l’accord de nombreux chrétiens à l’égard de cette pratique.
  • Les hésitations et le flou de l’enseignement de l’Eglise au sujet de ces trois faits mentionnés plus haut (esclavage, racisme, colonialisme). L’Eglise ne voulait pas mécontenter les détenteurs du pouvoir et de l’avoir.

5) « 150 ans après l’abolition de l’esclavage »... C’est un laps de temps relativement court pour l’histoire d’une collectivité humaine importante; une durée qui permet de repérer encore les séquelles et les cicatrices.

Mon propos vise à montrer que l’esclavage marque structurellement notre personnalité, crée des réflexes, modifie notre vécu culturel et développe des modes de pensée et d’agir. Et cela à l’égard des autres, à l’égard de l’état, « voleur d’histoire en nous faisant adopter l’histoire d’un autre », à l’égard de Dieu qui a du mal a trouver son authenticité.

En ôtant à cette expression toute connotation de fatalité ou de nécessité, on pourrait parler d’un « capital génétique » social qui est notre héritage, mais qui ne supprime en rien les potentialités positives de notre société et de notre personnalité. Ce n’est pas notre propos ici de les exposer, mais nous sommes assurés de ses potentialités d’avenir, de dynamisme...

Ce qui est présenté ici veut surtout ’provoquer’ à une lecture critique de notre présent. A ce titre, je serai sans doute partiel, peut-être partial.

Sur notre conception de la société

L’esclavage séparait. Dans l’inégalité. En blocs socialement et juridiquement imperméables, même s’il existait des fissures : le maître pouvait retrouver l’esclave noire ! D’où un certain héritage :

1) Aujourd’hui nous nous référons facilement à une société qui serait organisée en strates sociales étanches et antagonistes, sur la base de l’utilitarisme, du mépris, de l’exclusion réciproque, au niveau du faire économique et productif. Les rapports sont de violence et de brutalité, dans les paroles et dans les gestes. Il y aurait comme une difficulté à murmurer, à être tendre, à se faire petit, suppliant.

2) La séparation des groupes humains qui s’est faite sur la base de l’exploitation, a généré, quand elle a été abolie officiellement, une double attitude :

  • D’un côté une mentalité de revendication/protestation/revanche (démarches qui peuvent être conduites dans une grande dignité) au nom d’une liberté opprimée et bafouée au cours d’une longue histoire structurellement injuste, marquée par l’excès du mépris, du non-respect, de la honte.
  • D’autre part un sentiment... fait de déception/nostalgie/amertume pour un passé de privilèges dont on ne dispose plus - l’expérience peut générer, par contrecoup, une attitude de fraternité.

L’autre, différent socialement et/ou racialement est facilement l’ennemi dont je me méfie et non un « Toi » à reconnaître dans sa différence et sa singularité.

3) Sous l’esclavage, le « modèle » social et culturel engendrait une dévalorisation auto-dépréciative, face à une survalorisation sans fondement; les deux positionnements devant autrui étant imposés par un modèle culturel réputé correct et universel : le référentiel « blanc » et occidental.

4) La situation d’esclavage dans laquelle on « subit », du moins selon les structures de la société, a donné un double résultat : l’irresponsabilité - puisque je ne suis rien dans la société, il m’est difficile de devenir un citoyen - et une volonté de reconnaissance puisque je me sais un être de liberté et de conscience.

5) Une difficulté à concevoir ce que représente le BIEN COMMUN - on pourrait parler de valeurs communes - d’un ensemble humain qui regroupe des hommes aux intérêts différents et même divergents. Et ceci se voit à la désinvolture à l’égard de ce qui relève de la collectivité.

Envisager ainsi la société et le vivre-ensemble ne facilite pas l’accueil de ce que l’évangile nomme le « royaume de Dieu » où le rassemblement des hommes se fera au nom de la fraternité.

Sur notre rapport à la loi

Dans une société basée structurellement sur l’esclavage, la loi est reconnue par les esprits clairvoyants comme immorale puisque source d’exploitation de l’homme par l’homme, et donc de mépris. Le moyen de contourner cette situation est la révolte ou la fuite (le marronnage) et aussi le mensonge ou l’obéissance feinte (parade de défense). L’iniquité de la loi générait, par volonté de dignité, des conduites qui la bravaient.

Il y a là une sorte de « péché originel » de notre société, qui a produit aujourd’hui une détérioration du sens de la loi comme repère pour le bon fonctionnement d’une société. Notre attitude envers la loi, l’autorité, sera de duplicité, de méfiance; on s’en servira quand cela arrange mais on ne se sent pas lié par les engagements que l’on a pris. C’est donc un rapport pollué et même vicié. Il y a de la noblesse à braver la loi, l’autorité (« Débouya pa péché »).

C’est sans doute un des points où notre société est le plus fragilisée par l’esclavage; et si l’on se souvient de la place accordée à la Loi par la psychanalyse, dans la structuration de l’individu et des collectivités, on soupçonne que cette fragilisation est profonde. Les « métropolitains » nous comprennent très mal sur ce point ! Cet héritage a de nombreuses répercussions. Par exemple : - sur notre façon d’accepter l’impératif moral : confondu avec une loi reçue comme immorale, pourquoi s’y soumettre ?

  • Sur notre réaction devant l’autorité; la passivité est encore la meilleure politique : on attend les ordres !
  • Sur la valeur et la fermeté de nos engagements : s’il faut en effet ruser, comment s’investir dans une parole ?

On devine comment cette mentalité produite par l’esclavage peut marquer notre relation à l’autorité, à l’état, à la loi.

Sur notre rapport au monde

Si la terre a été considérée comme le lieu de la « damnation », comme le lieu de l’excès productif, il semble difficile d’accéder à la responsabilité économique et écologique. Le monde est-il encore remis entre nos mains de la part du Créateur ? Comment nous sentir gestionnaires de ses richesses et possibilités et responsables de son avenir ? Difficulté à faire naître le sentiment de la joie créatrice artisanale (« nous sommes créatures créées créatrices » disait Garaudy). Le travail n’est pas directement facteur de dignité humaine.

Le travail manuel, dit d’ailleurs travail servile, reste grevé d’une dépréciation fondamentale puisqu’il est encore lié à une situation d’inhumanité. La promotion est ailleurs !

Mais l’Eglise dans son enseignement social rappelle la grandeur de l’homme au travail, bien au-delà du produit du travail.

Sur le rapport homme-femme

La situation d’impossibilité conjugale, effective et juridique, durant la période esclavagiste enferme l’homme dans sa condition de force de production; il est d’ailleurs inutile quand il est âgé ! Et la femme n’est pas considérée comme partenaire/compagne de l’homme : « personne n’est à personne ». On sépare les conjoints, parents et enfants selon les besoins de la production. Aujourd’hui, on peut remarquer encore...

  • la recherche de domination du mâle (transfert de sa force de travail au domaine des rapports homme/femme),
  • chez la femme, en contrepartie, la tentation d’être « mangeuse d’hommes », une façon de se venger de la fonction exclusive, à elle attribuée, de génitrice !
  • la génitalisation des rapports amoureux; absence d’un sain érotisme qui permet aussi l’expression amoureuse,
  • la difficulté à concevoir la stabilité et la fidélité du couple.

La perspective qu’un amour fidèle puisse être source d’épanouissement mutuel est ainsi obscurcie, sinon bouchée.

Sur notre rapport au religieux

1) Sur l’idée de Dieu

Par un phénomène de transfert bien compréhensible, renforcé par le vocabulaire utilisé, Dieu prend les traits et les allures du maître; ce qui va donner un visage assez étranger au Dieu de la foi chrétienne :

  • un Dieu tout puissant, revêtu du pouvoir des décisions arbitraires, motivées en rien par l’amour et le don de soi;
  • un Dieu garant d’un ordre (un « désordre ») social immoral;
  • un Dieu « bienveillant » (mais il paraît aussi comme vengeur) que l’on va invoquer pour en attendre des « faveurs » qui modifieraient le statu quo sans établir des relations de partenaires et sans engager la responsabilité pour une tâche d’humanisation, de christogénèse dirait Teilhard de Chardin;
  • un Dieu blanc dont le lieutenant Michel écrase l’adversaire, le démon noir Satan;
  • un Dieu surveillant, mais à qui on soustrait, par mesure de liberté personnelle, des domaines de sa vie;
  • un Dieu qui garantit la sécurité : il faut être dans ses grâces.

On retrouve actuellement dans certains groupes religieux cette recherche pour une sécurité dogmatique, morale.

2) Sur la démarche religieuse

Ce qui a été ’de l’esclave’ n’a pas de valeur. Cette dévalorisation affecte les modes d’expression religieuse qui relèvent du code culturel de l’autochtone pour dire son rapport à Dieu. Difficulté à accepter le créole et les instruments de la musique locale dans la liturgie.

Cette attitude s’explique par une valorisation unilatérale du modèle occidental. Seul compte ce qui est « made in France » ou « made in Rome ». Les modes d’expression religieuse se réfugient alors aux marges et aux franges de l’institutionnel et y mènent une existence souterraine, non reconnue officiellement mais réelle.

3) Sur la morale

une situation paradoxale : elle ne peut être source de morale d’une part; mais comme l’esclavage a fait attendre des ordres, on attend d’autre part de la religion qu’elle édicte des conduites qui pourront par ailleurs être détournées, critiquées, bafouées.

4) Sur notre rapport à l’institution Eglise

Celle-ci se dit porteur d’une Bonne Nouvelle de salut, de libération, de fraternité universelle. En fait, comme on l’a reconnu, ceux qui en sont membres ont, trop souvent, été aveuglés par leurs préjugés et leurs privilèges sociaux. Il s’en est suivi que :

  • envers l’Eglise, la suspicion demeure, conduisant à un anticléricalisme diffus et à une méfiance instinctive à l’égard de ce qui est ressenti comme tentative de mainmise ou d’embrigadement de la part de l’establishment religieux;
  • l’attitude d’obéissance rejoint la passivité, à l’opposé de la participation active;
  • les liens de fraternité s’expriment ailleurs que dans l’Eglise, c’est-à-dire que la conviction religieuse n’embraie pas sur le sentiment d’appartenance à une même collectivité de foi, et c’est en d’autres lieux que se vit ce sentiment;
  • et cependant demeure l’attirance vers un groupe religieux structuré, car il procure à l’individu fragilisé, une sécurité intérieure.

Ce « soulagement psychologique » cherché dans la religion prépare-t-il à un « faire-Eglise » où chacun devient membre à part entière d’un même peuple ?

Pour conclure

La situation esclavagiste a donc eu des conséquences profondes sur notre façon de concevoir notre rapport au monde, à la loi/norme, aux autres, à Dieu. Elle a en quelque sorte travaillé notre inconscient collectif. La tâche de l’Eglise, dite « évangélisation », en a été, et en reste encore marquée. L’intitulé de mon intervention me portait surtout à relever les conséquences de l’esclavage comme frein et obstacle à une authentique vie selon l’évangile. Pour ne pas être trop long, je n’ai que peu ou prou explicité l’opposition de cet héritage de la période esclavagiste avec ce que nous dit l’évangile. On a à faire non à des « pierres d’attente » mais à des « pierres d’achoppement », pour utiliser une image des premiers penseurs chrétiens. Cependant le courage protestataire de bien des hommes et femmes, la lucidité audacieuse d’autres, dans le passé comme aujourd’hui, font encore espérer en l’homme. L’Eglise catholique, sans s’attarder de façon stérile sur le passé, doit en tenir compte pour en reconnaître les conséquences, se libérer de ses compromissions, oeuvrer pour témoigner de Celui dont elle porte le message.

 
 
 
Alizés
Revue bimestrielle, d’inspiration chrétienne publiée par l’Association pour l’Expression et la Formation des Antillais et Guyanais - 5, rue de Belzunce 75010 Paris
Oscar LACROIX
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