
De nombreux catholiques ont pu, en France au moins, être quelque peu troublés ces dernières années par la parution d’ouvrages de vulgarisation prétendant présenter le « vrai » Jésus, libéré des préjugés théologiques des diverses Eglises, tel enfin qu’il apparaîtrait au regard objectif des historiens. [1]
Sans nous appesantir ici sur la naïveté d’un tel projet [2], constatons que ces diverses publications, cédant pour la plupart à une même approche rationaliste, accordent une belle place aux mentions que le Nouveau Testament fait des « frères de Jésus »… comme pour mieux contester l’affirmation traditionnelle de la virginité de Marie !
Essayons donc, dans ces quelques pages, de mettre un peu de clarté dans ces débats en situant le mieux possible la portée et les enjeux théologiques des données scripturaires invoquées ici.
De prime abord, on pourrait penser que les deux questions ne sont pas nécessairement liées : l’existence éventuelle de frères de Jésus ne remettrait pas en cause l’affirmation de la conception virginale de Jésus, Marie ayant pu avoir d’autres enfants après la naissance de Jésus… Mais ce serait oublier l’affirmation catholique de « la virginité réelle et perpétuelle de Marie » [3]. Nous serons donc amenés, même brièvement, à examiner les deux questions.
Passons en revue les diverses données de la question, et voyons successivement le témoignage de l’Ecriture, l’enseignement traditionnel de l’Eglise catholique, le débat oecuménique et les incidences spirituelles de ces diverses notations.
1. Le témoignage de l’Ecriture
Il est bel et bien question de frères de Jésus dans le Nouveau Testament. Marc en parle deux fois. En Mc 6:3, il donne même leurs noms : Jacques et Joseph, Simon et Jude… et mentionne ses soeurs. En Mc 3:21 une allusion leur est faite et ils apparaissent clairement en Mc 3:31 (« Arrivent sa mère et ses frères »).
Chez Matthieu, on les trouve en Mt 12:46-47 et Mt 13:55.
Luc les signale également en Lc 8:19-20 et Ac 1:14 (« Tous, unanimes, étaient assidus à la prière, avec quelques femmes dont Marie la mère de Jésus, et avec les frères de Jésus ») et Paul en 1 Co 9:5. Il semble même bien établi que l’un d’entre eux, Jacques, « le frère du Seigneur », ait joué un rôle de premier plan dans l’Eglise de Jérusalem [Ga 1:19].
Outre leur présence [Jn 2:12; Jn 7:3-10], Jean signale leur incrédulité : « Même ses frères ne croyaient pas en lui… » [Jn 7:5].
Toute la question est de savoir quel est le sens exact du terme grec adelphoï : si l’on admet que dans certains cas le terme évoque la parenté spirituelle [Mt 25:40] et peut donc désigner les disciples (par exemple Mt 28:10 ou Rm 8:29), on peut hésiter pour les autres occurrences entre deux significations.
Pour les uns, le mot désigne clairement la parenté charnelle de Jésus et plus précisément ses frères cadets, nés de l’union ultérieure de Marie et Joseph. Les tenants de cette compréhension du mot soulignent volontiers que tel est en effet le sens le plus obvie du mot grec, cette langue possédant un autre vocable - anepsioï - pour désigner les cousins.
Mais d’autres plaident pour entendre « frères » au sens large de « cousins » ou « parents », faisant trois principales remarques à l’appui de leur interprétation. Tout d’abord, ils font observer que, à la différence de Jésus [Mc 6:3], ses « frères » ne sont jamais appelés « fils de Marie », et que Marie, même quand elle se trouve avec eux [Ac 1:14], n’est toujours appelée que « la mère de Jésus ».
Ensuite, il est reconnu que, dans la Bible, les mots frère et soeur couvrent un large champ sémantique. En hébreu et en araméen, le mot ’ah peut désigner un frère de sang, mais aussi un demi-frère [Gn 42:15; Gn 43:5], un neveu [Gn 13:8; Gn 14:16] ou un simple cousin [Lv 10:4; 1 Ch 23:21-22]. Les langues sémitiques, si elles ont un mot pour dire oncle ou tante, n’en ont pas pour rendre cousin. Se conformant à la manière orientale, les traducteurs grecs de la Bible ont donc pu traduire l’hébreu ’ah par adelphos, frère, et non par anepsios, cousin. Si bien que, sur cette lancée, le mot frère du Nouveau Testament pourrait fort bien désigner ce que nous appelons un cousin, de même que le mot soeur dérivé de la même racine hébraïque.
Pour ce qui est du mot grec anepsios, P. GRELOT précise qu’il est employé une seule fois dans le Nouveau Testament, en Col 4:10, « chez un auteur qui écrit en grec et emploie exactement la terminologie grecque, dans un contexte où il s’agit de préciser une parenté : »Marc, cousin de Barnabé« . Les traditions évangéliques, formées originairement en milieu sémitique, plus probablement araméen, recourent aux conventions culturelles de cette langue, identiques sur ce point à celles de l’hébreu, d’autant plus que les évangélistes imitent volontiers le langage de la Bible elle-même. » [4]
Enfin, on notera que, sur la croix, Jésus confie sa mère à Jean et non à ses frères, ce qui serait étonnant s’ils étaient ses frères de sang…
Pour conclure cette petite enquête scripturaire, reprenons les résultats prudents de Charles PERROT : « En bref, l’exégèse ne peut étayer avec certitude la position traditionnelle catholique et orthodoxe. Mais la position adverse ne s’impose pas plus. Dans cette zone d’ombre se situent les diverses traditions constituant la richesse même de nos Eglises. » [5]
2. L’enseignement traditionnel de l’Eglise catholique
à l’encontre de quelques auteurs anciens en marge de l’Eglise (Tertullien, Helvitius et Jovinien), les Pères de l’Eglise ont semble-t-il toujours affirmé la virginité perpétuelle de Marie, ainsi par exemple Clément d’Alexandrie, Origène, Eusèbe de Césarée. Probablement influencés par certains récits apocryphes (notamment le Protévangile de Jacques du deuxième siècle), ils ont vu dans ces « frères de Jésus » les enfants d’un premier lit du « vieux Joseph ». Si cette solution, qui n’a aucun fondement dans l’Ecriture, nous fait sourire aujourd’hui, elle souligne du moins la croyance de l’Eglise ancienne en la virginité perpétuelle de Marie.
Cet enseignement traditionnel est ainsi résumé dans le Catéchisme de l’Eglise catholique, aux § 499 et 500 : « L’approfondissement de sa foi en la maternité virginale a conduit l’Eglise à confesser la virginité réelle et perpétuelle de Marie même dans l’enfantement du Fils de Dieu fait homme. (…) La liturgie de l’Eglise célèbre Marie comme la »Aeiparthenos« , »toujours vierge« . à cela on objecte parfois que l’Ecriture mentionne des frères et soeurs de Jésus. L’Eglise a toujours compris ces passages comme ne désignant pas d’autres enfants de la Vierge Marie : en effet Jacques et Joseph, »frères de Jésus« [Mt 13:55], sont les fils d’une Marie disciple du Christ qui est désignée de manière significative comme »l’autre Marie« [Mt 28:1]. Il s’agit de proches parents de Jésus, selon une expression connue de l’Ancien Testament. »
3. Le débat oecuménique
La virginité perpétuelle de Marie qu’affirme l’Eglise catholique est confessée également par l’Eglise orthodoxe. Notons aussi que, si elle donne lieu depuis quelques siècles, à diverses contestations principalement dans les Eglises issues de la Réforme, elle était affirmée sans problème par les premiers Réformateurs, notamment Luther [6], Zwingli [7] et Calvin [8].
Mais l’affirmation fortement identitaire du catholicisme romain - avec l’infaillibilité pontificale au concile Vatican I, la proclamation de deux dogmes marials et certains excès d’une « mariologie triomphaliste » dans l’Église catholique au XIXème et début du XXème s. - a suscité la contestation des Églises de la Réforme. Il n’est donc pas faux de noter, avec Alain BLANCY et Maurice JOURJON, que « Marie n’a jamais été une cause de séparation entre les Églises. Bien plutôt, elle en est devenue la victime, voire l’expression exacerbée ». [9].
Il faut de toute façon relativiser l’enjeu du débat en notant, avec les théologiens du groupe des Dombes que, si certains chrétiens catholiques et orthodoxes sont heurtés dans leur sensibilité que l’on puisse donner, au sens strict, des frères et sœurs à Jésus, il s’agit là d’« une atteinte faite à leur théologie mariale et non à la christologie. » [10] L’essentiel n’est-il pas que Catholiques et Protestants confessent la même foi en la divinité de Jésus Christ « conçu de l’Esprit Saint et né de la Vierge Marie » ?
4. Quelques incidences spirituelles de ces diverses notations
Faut-il voir dans cette exaltation de la virginité perpétuelle de Marie - laquelle, comme on vient de le voir, ne peut se déduire des seules affirmations de l’Ecriture - un indice de plus du vieux mépris ou du moins de l’antique suspicion dans lesquels, très tôt, le discours chrétien a tenu la sexualité ? C’est possible… et même probable.
Quoi qu’il en soit, qu’il s’agisse de frères, de demi-frères ou de cousins, ces parents de Jésus de Nazareth entretiennent, d’après les évangiles, des relations difficiles avec lui [Mt 12:46-50]. Non seulement « ses frères eux-mêmes ne croyaient pas en lui » [Jn 7:5], mais ils en viennent à penser qu’il est devenu fou ! « Les gens de sa parenté vinrent pour s’emparer de lui. Car ils se disaient : Il a perdu la tête. » [Mc 3:21]. Peut-être même pensent-ils, comme les scribes, qu’il a Béelzéboul en lui ! [Mc 3:22]
Jésus lui-même constate qu’un « prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison. » [Mc 6:4]. Aussi relativise-t-il cette parenté de sang : « Quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, c’est lui mon frère, ma soeur, ma mère. » [Mt 12:50] De Marie, St AUGUSTIN osera dire en ce sens qu’il est plus important pour elle d’avoir été disciple du Christ que d’avoir été sa mère !
Ne nous targuons donc d’aucun privilège. La vraie proximité n’est pas nécessairement celle qu’on croit [Mt 7:21-23]. Les « relations » ne jouent pas pour obtenir une place dans le Royaume, et la mère de Jacques et Jean ne pourra « pistonner » ses fils [Mt 20:20-23] ! Jésus seul est en mesure d’identifier ses proches - « tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » dit-il à un scribe en Mc 12:34 - et de les appeler ses « frères » [Mt 12:50; He 2:11].
1. Affirmations et silences de l’Eglise
Beaucoup de choses - et probablement trop - ayant été dites sur le sujet, il convient de bien distinguer ce sur quoi l’Eglise se prononce et ce qu’elle laisse dans l’ombre… une ombre qu’évoque le texte évangélique lui-même [Lc 1:35].
A. Des affirmations
B. Des silences
2. Quelques erreurs à éviter
[1] Qu’il suffise de mentionner ici : Gérald MESSADIé : L’homme qui devint dieu, Paris, LGF, 1990; Les sources, Paris, Laffont, 1989; Jean-Claude BARREAU : Biographie de Jésus, Paris, Plon, 1993; Jacques DUQUESNE : Jésus, Paris, Flammarion, 1994; Jean POTIN : Jésus, l’histoire vraie, Paris, Centurion, 1994; Christian MAKARIAN : Marie, Paris, DDB, 1995; François REFOULé : Les frères et soeurs de Jésus, Paris, D.D.B., 1995; René LAURENTIN : Vie authentique de Jésus-Christ, Paris, Fayard, 1996
[2] On se reportera pour cela à l’article de Bernard REY : « La quête du vrai Jésus » dans la revue Lumière et Vie no. 223, juin 1995, pages 85-91, ou encore à celui d’Edouard COTHENET : « Jésus : 70 ans de recherches » dans la revue Esprit et Vie no. 25 du 20 juin 1996, p.353-360. La question est également magistralement traitée par Charles PERROT dans le premier chapitre de son livre Jésus et l’histoire, Paris, Desclée, 1979
[3] Catéchisme de l’Eglise Catholique, Paris, Mame, 1992, no. 499-500
[4] P. GRELOT, article cité dans la bibliographie, p. 630
[5] Cahier Evangile no. 18, p.25
[6] Voir les références dans le document du Groupe des Dombes cité en bibliographie, n°55
[7] idem, n°62
[8] idem, n°65
[9] document du Groupe des Dombes cité en bibliographie, p.13
[10] document du Groupe des Dombes cité en bibliographie, n°231
[11] Non seulement Marie était vierge avant la naissance de Jésus (ante partu), mais cette virginité a été préservée dans la naissance (in partu) et, toute sa vie, Marie est demeurée vierge (post partum)
[12] Docétisme : (du grec dokeo, paraître, sembler) : l’hérésie docète nie l’incarnation du Christ, celui-ci n’ayant seulement revêtu qu’une apparence humaine.
[13] Dans toute cette littérature, on pense surtout au Protévangile de Jacques (deuxième moitié du deuxième siècle)
[14] Marc semble évoquer la tradition sur la naissance virginale en présentant Jésus comme « le charpentier, le fils de Marie » [Mc 6:3], et non comme le fils de Joseph (comme en Mt 13:55 et Lc 4:22).
[15] Voir là-dessus ce qu’écrivait le théologien J. RATZINGER, avant même qu’il ne devienne préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (ouvrage cité en bibliographie, pp.189-197)
[16] Cette tentation - forte ancienne, on l’a vu - réapparaît en force ces dernières années avec le Jésus de Jacques DUQUESNE (DDB, Flammarion, 1994), la Biographie de Jésus de Jean-Claude BARREAU (Plon, 1993), le livre sur Marie de Christian MAKARIAN (DDB, 1995) ou même sous la plume d’un théologien avec Les frères et les soeurs de Jésus du P. François REFOULé (DDB, 1995).