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Accueil de Port St Nicolas

René LUDMANN, cssr

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22e dim. ordinaire (31/8) : Commentaire

La liturgie est belle : les chants, les lumières, les fleurs, l’ambiance… Mais nous y célébrons la croix du Christ, du Christ qui est là, devant nous, pour nous dire : prenez votre croix et marchez derrière moi (évangile). La vraie liturgie consiste à offrir notre personne et notre vie en sacrifice (deuxième lecture). Nous serons tentés, comme Jérémie, de nous défiler. Ah ! que nous puissions dire, comme lui : non, je ne puis abandonner, ton amour est en moi comme un feu (première lecture) !

Première lecture : Jr 20,7-9

Extrait des confessions de Jérémie dans lesquelles le prophète trahit son expérience intérieure de Dieu.

Dans une saisissante et audacieuse image, il se compare à une jeune fille qui s’est laissé séduire : tu m’as fait subir ta puissance et tu l’as emporté, Seigneur. Mais ce Dieu est un mauvais amoureux, il laisse tomber Jérémie : à longueur de journée je suis en butte à la raillerie, tout le monde se moque de moi. Quelle mission Dieu lui a confiée ! Chaque fois que j’ai à dire la Parole de Dieu, je dois dire des choses désagréables. Je dois proclamer : violence et pillage… qui ne m’attirent qu’injure et moquerie !

Abandonné par Dieu, rejeté par ses compatriotes qui veulent le tuer, le pauvre est tenté d’abandonner : je ne penserai plus à lui, à ce Dieu décevant, je ne parlerai plus en son nom.

Et, pourtant, il a beau essayer de secouer ce joug, il ne le peut. Dieu a pris son coeur plus qu’il ne le pensait. Dieu est au plus profond de mon être, comme un feu dévorant. Pas moyen d’y échapper. Je m’épuisais à le maîtriser, sans y réussir.

Combien de prêtres, de parents peuvent se reconnaître dans cette confession ! Ce découragement, cette profonde déception à l’endroit de l’Eglise, des enfants ; ce sentiment d’être lâché par Dieu lui-même… - et puis ce redressement : Non, je ne peux vivre sans lui, je l’aime plus que je ne le croyais moi-même.

Psaume : Ps 62

Dieu, tu es mon Dieu, je n’en veux pas d’autre. Je te cherche dès l’aube, et maintenant, pendant cette eucharistie. Mon âme te désire, elle a soif de toi.

Combien de fois, dans ce sanctuaire, je t’ai contemplé ! Combien de fois, ici même, j’ai fait ton expérience, j’ai vu ta force et ta gloire !

Aussi je vais maintenant élever les mains pour la prière, en invoquant ton nom. Par le festin de l’eucharistie je serai rassasié, et, la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Car j’étais dans la détresse, et tu es venu à mon secours ; je défaillais, et voici que ta droite (ta force) me soutient.

O Seigneur, toute ma vie je vais te bénir !

Deuxième lecture : Rm 12,1-2

Après avoir exposé ses grandioses vues sur la foi, Paul en tire les conclusions pratiques. Celles-ci vont dominer dans les quatre derniers chapitres de sa lettre. Chez Paul, le « faire » découle de « l’être ». N’observe pas des commandements parce que c’est commandé, mais parce que, de l’intérieur, tu y es poussé. Vis ce que tu es. La morale de Paul découle de sa foi.

Il ne commande donc pas : je vous exhorte. Voyez la tendresse que Dieu a manifestée, et agissez en conséquence : offrez votre personne et votre vie en sacrifice. Paul utilise ici un langage cultuel, pour le dilater en quelque sorte : toute notre vie doit être culte, liturgie. Celle-ci ne saurait se confiner dans une église, ni se limiter à une heure de messe. On dit bien « sacrifice de la messe », mais celui-ci est du Christ éternel et unique. Notre sacrifice à nous se réalise dans nos personnes et nos vies. Voilà la liturgie vraie, l’adoration véritable.

Paul ne déprécie nullement la liturgie. Il lui donne, au contraire toutes ses dimensions ; il la préserve de l’hypocrisie du rite.

Ce culte, ce sacrifice permanent consiste moins « à faire des sacrifices » (encore qu’il l’implique) qu’à se donner soi-même à Dieu, à être offert, ouvert à ses appels, disponible.

Mais on ne se donne à Dieu qu’en se distançant du monde présent, expression pour désigner le monde loin de Dieu, par opposition au « monde à venir » qui a déjà commencé pour le croyant. Ce dernier est déjà, d’une certaine façon, dans un « autre monde ». Ne prenez pas ce monde présent pour modèle. Nagez à contre-courant, ne faites pas comme tout le monde. Pas de faux aggiornamento ! Mais opérez une véritable transformation de votre vie, en commençant par renouveler votre façon de penser et de voir les choses. Changez de mentalité ! Alors vous ne vous dirigerez plus selon des codes préfabriqués, des commandements figés. Ayant l’Esprit du Christ, vous saurez reconnaître la volonté de Dieu en toutes choses, et vous agirez en conséquence. C’est cela, être adulte dans la foi : dans les situations les plus inattendues, savoir reconnaître et choisir ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire (à Dieu).

Évangile : Mt 16,21-27

Nous voici à Césarée, non la Maritime où réside Pilate, mais celle de Philippe, dans l’extrême nord du pays. Surtout, nous voici à un sommet de la vie du Christ où les révélations progressives sur sa personne vont culminer dans la profession de foi de Pierre. Sommet qui sera un nouveau point de départ vers le grand, le tragique et triomphal sommet de la croix ; car elle aussi est, pour la première fois, explicitement annoncée.

Jésus lui-même va provoquer les disciples à le reconnaître pour celui qu’il est vraiment. Ménageant les transitions, il commence par les interroger : Pour les gens, pour l’opinion courante, qui suis-je ? Ils répondent : Jean Baptiste encore bien dans les mémoires et dont Hérode disait : « Ce Jean que j’ai fait décapiter, c’est lui qui (en Jésus) est ressuscité » (Mc 6,16) - d’autres : Élie, le grand Élie qui allait revenir à la fin des temps précéder le Messie (Ml 3,23) - ou encore un des prophètes. Jésus est donc reconnu comme un homme sortant du commun et, religieusement parlant, un des plus grands. Encore aujourd’hui, Jésus est reconnu par les gens comme un des grands hommes de l’humanité. Que Jésus ne veuille pas s’identifier à ces opinions apparaît dans sa deuxième question.

Il les interroge à nouveau : Pour vous, qui suis-je ? Pour vous personnellement. Jésus ne demande pas mon opinion, mais ma conviction. Non ce que les livres pensent à ma place, mais ce qu’il est réellement dans ma vie. Il y aurait bien des surprises si chaque pratiquant devait répondre. Mais notre vie et notre mutisme mêmes ne sont - ils pas déjà des réponses ?

Pierre prend la parole, expression pour relever l’importance du moment. Sur l’arrière-fond des personnages d’abord cités, sa proclamation détache, en un bref rais de lumière, le Christ de la foi : Tu es le messie. Du mot mashia : l’oint, l’envoyé ; en grec : chrestos, le Christ. (Messie et Christ sont donc deux mots pour un seul titre).

Il leur défendit alors vivement de parler de lui à personne. Nous avons souvent rencontré cet interdit, le fameux secret messianique ; mais aujourd’hui nous en savons mieux le pourquoi : les gens ne sont pas prêts à accepter d’un simple homme, fût-il grand, un titre messianique qui se révélera être un titre divin. De plus, ils attendent un messie triomphateur, politique, ils veulent faire Jésus roi, et « de force » (Jn 6,14-15).

Et voici que Jésus, pour la première fois (c’est ici le tournant !), leur enseigna qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté… tué et que, trois jours après, il ressuscite. Plus d’ambiguïté : il est un Messie qui sera tué.

Le il fallait que n’a rien de fataliste. Jésus voit venir l’opposition des anciens, chefs de prêtres et scribes, donc de l’Eglise officielle. Il pourrait y échapper. Il ne le fera pas, car il veut librement (il lui faut) accomplir le plan de libération prévu par le Père, et dont la première lecture faisait deviner le douloureux, puis triomphal dénouement. Ici, Jésus n’annonce pas seulement sa mort, il en donne le sens, il meurt, il ressuscite pour nous libérer.

Les disciples, pas plus que les gens, ne sont prêts à accepter ce genre de Messie. Les voici déçus, affolés. Pierre va jusqu’à faire de vifs reproches à Jésus : Tu ne vas tout de même pas te faire tuer ! Jésus se retourne et interpelle Pierre et vivement : Passe derrière moi, Satan ! Tu viens avec les mêmes propositions par lesquelles Satan m’avait déjà tenté au désert. Tes pensées sont bien trop humaines, elles ne sont pas celles de Dieu. Nous aussi nous voudrions une réussite sans casse, et voilà que Jésus nous dit : Si quel-qu’un veut marcher derrière moi, qu’il se renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Qui n’entend ces mots sans frémir ? Jésus lui-même en a frémi (Jn 12,27), sans parler du « Eloigne de moi ce calice » à Gethsémani.

Mais il n’y a pas d’autre chemin pour réussir ma vie. Vouloir la sauver égoïstement, c’est assurément la perdre. Mais la perdre dans l’oubli de soi, à la suite du Christ, c’est le seul moyen de la sauver.

Jésus accepte la mort comme passage vers la résurrection. Souffrance et mort ne sont pas pour lui un but, mais le passage étroit, unique vers la réussite de Dieu. Le Vendredi saint n’est pas encore le sommet. Pâques sera le terme glorieux de cette marche derrière Jésus. Il faut… qu’il ressuscite.


Dernière modification : 20 juillet 2008
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